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Actualités - Opinion

Lettre à Walid


Du magistrat mélomane Arz Al-Alam, cette lettre à Walid Akl dont il fut l’ami:
«Cher Walid,
Comme César dont tu étais l’admirateur, «tu es venu, tu as vécu, tu as vaincu», et tu viens de franchir le Rubicon pour l’au-delà sans passer par Jeïta…
Quel dommage… aussi bien pour Haydn que pour nous tous qui aimons la grande musique.
Que puis-je te dire sinon que ton autorité, ta mémoire, ton intelligence musicale, ton imagination, ta volonté, tes sentiments, ton charisme avaient une vigueur peu commune. Personne n’a aussi bien que toi compris et assimilé la psychologie du morceau à exécuter...
Une de tes grandes forces résidait dans ton aptitude à projeter ton intensité intérieure qui s’exprimait dans l’absolue sobriété de ta tenue et de ton maintien au piano, dans cet art, dans ce don unique de doser le poids et le degré des intentions de l’auteur, dans cette faculté d’interpréter n’importe quelle œuvre, à la fois en contemplateur, en créateur et en participant.
Que ce soit dans l’exécution des célèbres Chacones, des œuvres de Haydn, de Prokofiev, de Rachmaninov, de Liszt, de la Pastorale transposée au piano par ce même Liszt, de Seriabine, de Chopin, etc. et même de Nietzsche, ta dernière découverte. Tu avais le don suprême de nous transmettre le message exaltant de l’auteur, de nous faire ressentir avec passion cette extase esthétique.
La grotte de Jeïta versera à jamais à travers ses stalactites des larmes de regret pour n’avoir pas eu le sublime privilège de t’écouter dans l’intégrale des sonates de Haydn.
Les pianos qui garnissent le rez-de-chaussée de ta demeure à Louveciennes, ton antre sacré, ce sanctuaire de la musique que j’ai eu le plaisir de visiter, n’auront de cesse de vibrer par amour pour toi, pour la simple raison que tu as toujours été leur ami, que tu as su les entretenir avec affection en leur procurant ce «viatique divin» qui est le substitut de la vie.
Je te revois, le jour de la mort de ta chère maman, jouer à la Tour des Lions à Tripoli. Tu avais quitté il y a quelques jours ta maman mourante à l’hôpital à Paris, ne pouvant plus supporter les douleurs atroces qu’elle endurait. Juste avant le récital, quelqu’un est venu vous informer que ta maman venait de trépasser. Bien sûr, nous ne t’en soufflâmes pas mot. Et tu entamas ton récital, et tu exécutas l’admirable morceau de Liszt «La Bénédiction de Dieu dans sa solitude»...; tu avais le visage transfiguré, tu jouais divinement et tu nous communiquais comme par enchantement ton exaltation intérieure. Nous étions figés d’admiration. Quand, un peu plus tard, le récital terminé, je te demandai l’explication de ce que nous avions vu et ressenti, tu m’as répondu que c’était l’ultime offrande que tu dédiais à ta mère mourante. C’est alors que je t’ai révélé la vérité, et des larmes perlèrent de tes yeux. En guise de consolation, je te débitai ces deux vers de Victor Hugo:
«C’est un prolongement sublime que la tombe
On y monte étonné d’avoir cru qu’on y tombe»
En te rendant un dernier hommage avec ma fille Zeina à Mhaïdsé, ces deux vers me revinrent à l’esprit avec une telle acuité que j’en conçus un sentiment tout à fait étrange mêlé à la fois de douleur et de joie intenses. Et ceci ne peut s’expliquer que parce que tu avais cette grandeur d’âme, cette humilité, cette vaste culture que peu d’artistes ont su acquérir, cette sincérité, cette spontanéité, cette innoncence, bref ces qualités qui sont l’apanage des ascètes et des esthètes, des saints et des visionnaires illuminés.
Ami, pour nous tous qui t’aimons et te vénérons, tu resteras toujours parmi nous à travers tes récitals, tes enregistrements, tes entretiens, à travers cette musique pénétrante qui émanait de tes doigts, du tréfonds de ton cœur et de ta pensée..., cette musique qui ne peut que nous émerveiller et de laquelle jaillit cette joie profonde dont parlait Schopenhauer, que tu n’as jamais cessé de nous prodiguer.
Au plaisir de te revoir et de t’écouter

Arz Al-Alam»
Du magistrat mélomane Arz Al-Alam, cette lettre à Walid Akl dont il fut l’ami:«Cher Walid,Comme César dont tu étais l’admirateur, «tu es venu, tu as vécu, tu as vaincu», et tu viens de franchir le Rubicon pour l’au-delà sans passer par Jeïta…Quel dommage… aussi bien pour Haydn que pour nous tous qui aimons la grande musique.Que puis-je te dire sinon que ton autorité, ta mémoire, ton intelligence musicale, ton imagination, ta volonté, tes sentiments, ton charisme avaient une vigueur peu commune. Personne n’a aussi bien que toi compris et assimilé la psychologie du morceau à exécuter...Une de tes grandes forces résidait dans ton aptitude à projeter ton intensité intérieure qui s’exprimait dans l’absolue sobriété de ta tenue et de ton maintien au piano, dans cet art, dans ce don unique de doser le poids...