Brcho (nord), à la frontière croate: le pont dynamité et rafistolé par l’OTAN aboutit en plein centre de la petite ville annexée par les Serbes.
Un policier serbe qui contrôle les passeports, décrète: frais de visa, 50 marks (30 dollars). C’est illégal, la Republika Srpska n’a pas le droit d’exiger ni de délivrer de visa. Mais il faut accepter ou faire demi-tour.
Le tribut est payé sous les yeux indifférents de la patrouille de la SFOR (Force de stabilisation de l’OTAN) qui garde le pont. Le policier serbe rentré dans sa guérite, un policier international de l’ONU se précipite, interroge: «Il vous a demandé de l’argent? Ils n’ont pas le droit mais nous ne pouvons rien faire. J’enregistre seulement les violations».
Quinze kilomètres sur la route défoncée jusqu’à l’Arizona Road (code OTAN), un couloir commercial qui file plein sud depuis la Croatie. A mi-chemin entre la frontière et Tuzla, on traverse la Ligne inter-entités.
L’accord de Dayton, qui garantit la liberté de mouvement, a tout fait pour que cette ligne ne soit pas une frontière. Les haines sont encore si vives que les voitures immatriculées en Bosnie serbe ne la franchissent jamais.
Le trafic s’arrête donc là, et sur la ligne s’est construit au fil des mois un marché libre, entassement de baraquements de moins en moins provisoires, où chaque communauté échange ses richesses: cigarettes, CD, jus de fruit, baignoires ou cartes postales.
Jusqu’à Sarajevo, la voie est libre, en territoire contrôlé par la Fédération croate-musulmane.
A15 kilomètres de la capitale, il en est une seconde, Serbe celle-là: Pale. La SFOR a fini par empêcher les Serbes de dresser des barrages, mais la frontière est pourtant bien là, que seuls les étrangers osent traverser.
En caractères cyrilliques, le panneau troué d’impacts de balles proclame: «Sarajevo serbe».
Un tenancier malin a baptisé «Dayton» son petit bistrot de planches, et fait des affaires. Chez lui s’arrêtent ceux qui doivent faire la navette Sarajevo-Pale, changeant de voitures ou de taxis pour ne pas être repérés par leurs plaques d’immatriculation.
Casse-tête
Ces plaques — écusson à damiers rouges et blancs pour les Croates, bleu pour les musulman, en cyrillique pour les Serbes — sont un casse-tête. Pour la communauté internationale, qui n’a pas encore réussi à imposer un système unifié et anonyme. Pour le voyageur, qui risque jets de pierre, pare-brise cassé et pneus lacérés, s’il n’a pas la bonne plaque.
La solution s’impose: un chemin tranquille, enlever ses plaques, circuler ainsi sous l’œil compréhensif des policiers qui ont l’habitude.
Mostar (sud), toujours coupée en deux entre Croates et musulmans trois ans après la fin d’un conflit sauvage. La frontière parait simple: la Neretva qui coule au milieu de la petite ville. Mais sur la rive croate, d’un seul coup les piétons refusent de s’écarter et jettent des regards noirs à l’immatriculation croate. Le pâté de maisons est une enclave musulmane. Il faudra se garer plus loin.
Retour vers le nord. De Sarajevo vers Banja Luka, la capitale économique des Serbes dans le Nord-Ouest, la route traverse plusieurs régions 100% croates. Au centre commercial de Vitez, on paie la hi-fi japonaise en kunas croates. De la même façon qu’on paie en dinars bosniaques à Sarajevo, ou en dinars serbes à Banja Luka, et, heureusement, un peu partout en marks allemands.
Un peu plus loin, à Jajce, d’où les Croates viennent de chasser des centaines de réfugiés musulmans, les policiers portent exactement le même uniforme que leurs confrères de Croatie.
Le téléphone portable se remet à fonctionner: les Croates ont construit des relais du réseau GSM de la mère-patrie, et à la poste en appelle Zagreb directement, sans faire le code international.
Sur les panneaux d’affichage il y a de la publicité pour l’eau minérale croate Jamnica ou les assurances Croatia Osigranje. Ou simplement un portrait du président — non, pas Alija Izetbegovic, celui de Croatie, Fanjo Tudjman. (AFP)


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