Du littoral d’Amchit, on accède à Douma en traversant une quinzaine de petits villages. La route, bordée d’oliviers en terrasse, est agréable. L’air pur, sec, embaume le thym et l’ensemble du village offre un beau tableau de tuiles rouges s’enchâssant harmonieusement dans la verdure. Ici, le béton n’a pas encore opéré son invasion. Et pour cause. Le village est quelque peu délaissé. «Il n’y a guère plus de 2000 habitants en hiver et 3000 en été», indique Gisèle Sawaya. Membre du comité de jumelage de Douma et Digne-Les Bains (en Provence), cette géographe a rédigé une thèse de doctorat sur Douma. Elle explique que c’est la situation géographique du village qui a contribué à son essor à la fin du siècle dernier. Mais, que «c’est également son emplacement qui l’a relégué aux oubliettes depuis une quarantaine d’années». Situé à 80km de Beyrouth, 30km de Jbeil et 35km de Tripoli, Douma était au début du siècle un centre commercial qui polarisait toute la région. Le souk érigé à la fin du XVIIIe siècle regroupait toutes sortes de marchandises et d’artisanats. Maroquineries, tissage de la soie, forges, fabrications d’armes de chasse, travail du fer forgé, du crochet… Douma était renommé également pour ses loukoums et sa glace. Mais depuis à peu près un demi-siècle l’exode rural a commencé à vider le village. Auparavant, lors de la Grande guerre, un premier flux avait quitté pour les Etats-Unis. L’argent qu’ils envoyaient aux familles restées sur place avait servi à construire de nombreuses demeures cossues.
Aujourd’hui, presqu’un siècle plus tard, ces maisons sont restées en l’état. A l’intérieur, les peintures murales, les meubles anciens, les lourdes tentures qui parent, portes et fenêtres évoquent un décor «proustien». La modernité semble ne pas y avoir droit de cité. Aux murs, des tableaux tissés sur de la soie, des armes anciennes, des portraits de familles. Dans les chambres, les lits en cuivre, qu’accompagnent invariablement les tables de chevet en bois ouvragé et les toilettes en bois et marbre blanc sur lesquelles trônent encore les anciennes cuvettes en faïence…
Chez les Chalhoub, descendants du premier pharmacien du village, on retrouve les bassines en cuivre qui servaient, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, aux préparations d’eau distillée de Hanna Elias Chalhoub, apothicaire. Et des armes anciennes travaillées par son fils Sélim Hanna Elias Chalhoub, qui fut un fabricant d’armes réputé. Deux de ses fusils sont d’ailleurs exposés au musée de Beiteddine.
Un peu plus loin, la vaste demeure des Béchir abrite un présent cher au cœur des «doumiotes». Les meubles du consulat de Russie. Ce salon pourpre avait été, paraît-il, confié à Youssef Bey Béchir par les Russes blancs: ils ne voulaient pas que les Rouges arrivés au pouvoir à Moscou puissent s’en emparer! On peut également admirer, au fond d’un coffret en bois deux encriers et une plume sur un plateau en étain sculpté, cadeau du Consul russe à l’occasion de l’inauguration de la route Douma-Amioun en 1905.
L’influence Russe
A l’époque, le village, à majorité orthodoxe, s’était placé sous la protection de la Russie. Deux écoles moscovites y avaient été fondées. Une pour les filles et l’autre pour les garçons. Les Russes avaient même ouvert un théâtre à Douma. Et, les habitants de Douma jouaient en chœur des pièces diverses dont les décors étaient financés par les émigrés!
Les panneaux, les tentures et ce qui reste des chaises de ce théâtre sont d’ailleurs exposés dans l’ancienne poste, où l’on peut voir toute sorte d’objets d’époque. Cela va du moulin à café, au matériel de cordonnerie, en passant par la machine à fabriquer des clous et les mors… Sur les murs des clichés jaunis tirés des albums de famille retracent l’histoire du village, à travers les vues, les paysages, les images de groupes et les portraits des figures marquantes…
A travers la promenade dans Douma on suit un vrai parcours historique. A commencer par les traces des Romains. «On rapporte d’ailleurs l’origine du mot Douma, du nom d’une impératrice orientale épouse de l’empereur Septime Sévère, (lui-même Syrien) qui lui édifia une place pour passer l’été», dit Mme. Sawaya. «Douma vient également du grec ancien et signifie maison ou château».
Deux petites églises, Mar Doumit et Mar Challita, édifiées sur des sites romains et un sarcophage exposé sur la place centrale — et reconverti en bac à fleurs! — sont les principaux vestiges romains des lieux. On peut voir sur l’un des côtés du sarcophage, des écritures grecques, déchiffrées par Ernest Renan lors de son passage en 1860. Ce qu’il signale dans «Mission en Phénicie». Ce sarcophage était celui d’un ministre du culte des dieux Esculape et Hygiène et remonterait, selon Renan, à l’an 317.
Les Ottomans ont également laissé leurs… peaux à Douma! On raconte que les dépouilles d’une quarantaine de soldats, envoyés par la Sublime porte en 1645 pour percevoir le tribut et égorgés par les villageois, se trouvent emmurées derrière les pierres épaisses de l’enceinte d’un potager. L’endroit est désigné sous le nom de la muraille de «Kachlak».
Aujourd’hui, loin de ce passé mouvementé, Douma coule des jours paisibles. Un peu trop, de l’avis de ses habitants, qui aimeraient redonner vie au village. A cet effet, le jumelage opéré en 1985 avec Digne-Les Bains favorise les échanges culturels. Le club de Douma s’active beaucoup: projections de films français, conférences, expositions, soirées folkloriques et représentations de pièces «historiques», écrites, montées et jouées par les «doumiotes». Pour qui le théâtre reste le premier amour...
Zéna ZALZAL


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