Ne devient pas critique d’art qui le veut et n’entrent dans ce cercle, quasi fermé, que les plus doctes.
Alors, par quel miracle Sister Wendy est-elle devenue la star d’une série télévisée sur l’art produite par la B.B.C. qui mobilise des millions de téléspectateurs en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis?
Cette religieuse de 67 ans, grosses lunettes en écaille et sourire découvrant des dents de lapin, tient son auditoire en haleine pendant qu’elle se promène dans les musées, engage un dialogue avec les créations des grands-maîtres, et souvent avec ces derniers. Elle a été découverte et engagée par la B.B.C. en 1992. Cela n’a changé en rien son mode de vie austère. Elle continue à vivre dans une roulotte installée dans un bois attenant à un couvent de carmélites, en Angleterre. Elle se lève à trois heures du matin, se nourrit frugalement, prie environ sept heures par jour et le reste du temps, elle lit et elle écrit. A son actif, un extraordinaire bagage intellectuel.
Née en Afrique du Sud (où vit toujours sa mère), elle n’avait qu’un désir: entrer dans les ordres. Son père lui conseille de faire quand même des études universitaires au cas où... La novice qu’elle devient est envoyée à l’Université d’Oxford. Elle en sort couverte de lauriers, avec une spécialisation en linguistique. On lui propose une chaire dans cette même université. Elle refuse et donne des cours dans le secondaire jusqu’à l’âge de 35 ans, alors qu’elle aspirait à une vie de contemplation.
A la suite d’une première crise d’épilepsie (attribuée à la contrainte et à un énorme stress), elle revient, avec l’accord de sa congrégation, à son choix initial: solitude et mysticisme. Installée dans sa roulotte, Sister Wendy commence par traduire du latin 150 sermons médiévaux. Puis, elle se plonge dans le monde de l’art, et pour aider financièrement les carmélites qui l’hébergent, elle propose à une maison d’édition un projet de livre sur «les artistes femmes contemporaines». Accepté, son ouvrage devait être le premier d’une série de treize volumes ayant pour titre «L’Histoire de l’art de Sister Wendy».
«Degas, vous avez un cœur de pierre!»
A noter que Sister Wendy n’avait jamais mis les pieds dans un musée, puisant ses informations dans des livres, des illustrations, des photographies. C’est ce qui avait donné l’idée à la chaîne de télévision de la B.B.C. de bâtir un programme sur la première rencontre de la religieuse avec des œuvres d’art. Le résultat fut surprenant. Refusant tout script, Sister Wendy a d’emblée pactisé avec l’univers pictural, rendant les artistes omniprésents en conversant avec eux à bâtons rompus. Donnant le plus naturellement son avis personnel, approbateur ou désapprobateur, tout en sachant fort bien que «la critique est aisée et l’art difficile».
«Cher Rubens, dira-t-elle, je crois que vous êtes très bon!» Puis, elle enchaînera, sans détour, sur ce qui ne la convainc pas dans son œuvre. Une autre de ses réactions: «Degas, vous avez un cœur de pierre!» Chez Guercino, elle voit tout le côté vain de la luxure.
Et pourtant, la sœur n’a rien de pudibond. Il faut l’écouter analyser les nus. Elle explique comment Rubens a dû gentiment convaincre son modèle de dénuder quelque peu sa poitrine. De «La Baigneuse de Valpinçon», elle dit «c’est comme si Ingres avait amoureusement coulé sa peinture depuis son cou jusqu’à la pointe des orteils». Et toujours selon Sister Wendy, «Dieu n’a pas créé une partie du corps qui ne soit louable. Il existe une terrible peur du plaisir. Je suis étrangère à la sexualité. Mais on m’a dit que c’était la plus grande joie humaine, la plus proche de l’extase».
A noter que l’Eglise catholique approuve pleinement l’activité de Sister Wendy qui, lors d’une récente visite au Vatican, avait pu assister à une messe privée célébrée par le pape.
La religieuse ne laisse pas son immense savoir étouffer sa sensibilité et sa sincérité. C’est ce qui séduit l’audience. Elle lui apporte une bouffée d’air frais qui la change du pédantisme habituel des critiques d’art.
Sister Wendy a le don d’utiliser les mots qui lui viennent tout naturellement. Pour elle, il n’y a pas de zone d’ombre ni de zone taboue.
Avec sa clarté d’esprit et d’expression, l’histoire d’Achille et de Penthésilée, peinte en 500 av. J.-C. sur un vase grec, devient une histoire réelle et vivante, un drame d’une émotion intense. Lorsque, par ailleurs, on lui présente des icônes, elle les examine, comme s’il s’agissait de photos d’un album de famille. Ce qui a le plus frappé le producteur de son émission, c’est sa visite à la Chapelle Sixtine: «Elle dirigeait son regard vers le plafond, comme on pointe une pièce d’artillerie».
Un véritable feu roulant d’impressions, de descriptions, de réflexions, de dissections, de jugements, d’anecdotes...
«En art comme en amour, l’instinct suffit»... Même Anatole France conviendrait toutefois que c’est certainement un plus, quand s’y mêle une grande somme de lumières, pétries de spiritualité et d’un sens profond de l’humain.


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