Le premier ministre sortant — homme de la synthèse difficile entre les deux inspirateurs de la campagne présidentielle de Jacques Chirac, Philippe Séguin et Alain Madelin — aura connu en deux ans le désamour des Français et les chausse-trapes d’une majorité divisée qui ne l’a jamais vraiment accepté comme chef.
A son arrivée à Matignon, Alain Juppé bénéficie d’une cote de popularité exceptionnelle de 59% d’opinions favorables. Une cote égratignée dès juillet par l’affaire de l’appartement à loyer «modéré» de l’ancien adjoint aux finances de la mairie de Paris, rue Jacob.
Après un trop court état de grâce vient le temps des incompréhensions. Le grand écart entre les promesses de campagne et la rigueur budgétaire adoptée le 26 octobre 1995 se révèle impossible à tenir.
La grogne éclate dans la rue, au lendemain de la présentation à l’Assemblée — saluée par la majorité — du plan de réforme de la Sécurité sociale, le 15 novembre 1995.
Plus d’un mois de grève et de manifestations contraignent le chef du gouvernement à moduler la réforme. Mais le mal est fait et l’image d’Alain Juppé se grave dans la mémoire collective comme celle d’un homme hautain, cassant et inapte au dialogue.
Rien n’y fera. Ni les opérations de séduction — publication de reportages montrant un premier ministre en famille, parution en décembre 1996 d’un petit livre intimiste «Entre nous» — ni le soutien maintes fois réaffirmé du chef de l’Etat.
Pour reprendre la main, le tandem Chirac-Juppé décide la dissolution de l’Assemblée, afin de rappeler à l’ordre une majorité décidément trop turbulente et de disposer d’un capital temps supplémentaire. Le pari échoue.
«Amstrad» et «Tignous»
Dès le lendemain du premier tour, Alain Juppé, bouc émissaire tout désigné d’une majorité en déroute, se sacrifie pour tenter de sauver ce qui peut l’être. «Il faut une nouvelle équipe animée par un nouveau premier ministre», lâche-t-il devant les responsables du RPR et de l’UDF réunis à Paris.
Il est trop tard et le lancement de dernière minute de «ticket» Séguin-Madelin ne suffira pas à ramener au bercail des électeurs de la majorité, déçus par les deux premières années du septennat de Jacques Chirac.
Le deuxième tour annonce d’autres tempêtes. La sanction des Français à peine confirmée, plusieurs responsables de la nouvelle opposition — notamment Philippe Séguin, Alain Madelin, Charles Pasqua, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy et François Bayrou — réclament une «reconstruction», une «rénovation» qui pourraient bien menacer le président du RPR, Alain Juppé.
Depuis son entrée au RPR en 1976, Alain Juppé, qui aura 52 ans le 15 août prochain, a gravi une à une les marches du pouvoir, fidèle ombre portée de Jacques Chirac.
«Je ferai Normale sup, l’Ena, l’inspection des finances et de la politique», confie-t-il au début des années soixante à son condisciple de classe «prépa», Jérôme Clément, aujourd’hui P-DG d’Arte.
Surnommé «Amstrad» en raison de ses capacités intellectuelles et «Tignous» pour sa ténacité landaise, Alain Juppé est, pendant vingt ans, au côté de Jacques Chirac à chaque fois que tangue le navire RPR: lors de la fronde Pasqua-Séguin en 1990, lors de la bataille de Maastricht en 1992 et surtout lors de la guerre Chirac-Balladur de 1995.
Jacques Chirac, qui a appris à apprécier ce collaborateur ambitieux, assuré et rapide, doté d’un véritable orgueil de timide, le consacre en septembre 1993, devant l’éternel rival, Philippe Séguin: «Alain Juppé est le meilleur d’entre nous».


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