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Actualités - Opinion

Note de lecture "Former l'homme, l'éducation selon comenius", d'Etienne Krotky

Jan Amos Komensky (qui latinisa son nom en Comenius selon un usage fréquent à l’époque et qu’on retrouve par exemple chez Descartes devenu Cartesius) eut un destin à la fois glorieux et tragique, qui n’est pas sans rappeler celui d’autres phares de la culture mondiale, Dante ou Mickiewics, entre autres. Comme eux, il connut l’exil et l’errance, cherchant refuge tantôt en Suède, tantôt en Pologne, séjournant quelque temps à Londres, avant de gagner finalement la Hollande et de mourir à Amsterdam en 1670.
L’ouvrage que lui consacre Etienne Krotky («Former l’homme. L’éducation selon Comenius») et qui vient de paraître aux Publications de la Sorbonne s’inscrit parmi le petit nombre de travaux universitaires dont l’intérêt dépasse le champ d’une discipline particulière. L’auteur a apporté à l’étude de la pensée pédagogique de Comenius les élargissements qu’elle appelait, sans sacrifier la rigueur de l’analyse et la cohérence de la démarche aux douteux attraits d’une vulgarisation «grand public».
Il est ainsi parvenu à mettre en lumière ce qui fait de Comenius une figure exceptionnelle dans le panorama intellectuel de l’Europe du dix-septième siècle. Figure malheureusement trop peu connue des non-spécialistes, par une de ces injustices fréquentes dont souffrent les cultures des «petits pays». Si le hasard, au lieu de faire naître Comenius en Bohème, en avait fait un compatriote de Descartes, Malebranche, Hobbes ou Spinoza, nul doute qu’il serait aujourd’hui aussi célèbre qu’eux et considéré comme leur égal pour l’originalité, la vigueur et la hardiesse de la pensée.
Comenius a vécu à une époque de mutations profondes, de transformations décisives de l’univers mental de l’Occident, dans cette Europe de l’âge baroque ouverte à toutes les audaces de l’exploration intellectuelle. Une époque bien mieux outillée que ne l’avaient été les humanistes du siècle de la Renaissance dont elle était l’héritière. La révolution copernicienne y avait apporté la découverte d’un cosmos aux dimensions jusqu’alors insoupçonnées, qui sera celui de Galilée, de Descartes, de Pascal, de Newton, tout comme aussi de Shakespeare, de Cervantes et de Calderon. Comenius est, répétons-le, de la race de ces géants du Grand Siècle. Ayant assimilé tout l’apport de l’humanisme renaissant, il avait acquis un savoir de dimension encyclopédique. Il maîtrisait à la perfection, à côté du tchèque sa langue maternelle, le latin, langue internationale de la culture savante. Il le pratiquait avec la même aisance que ses grands contemporains Hobbes ou Spinoza, dont la gloire, ne l’oublions pas, est liée avant tout à des œuvres écrites en latin (et il en est partiellement de même pour Descartes, malgré le Discours de la Méthode).
En Comenius, l’homme ne fut pas inférieur au penseur et à l’écrivain. Sa vie, marquée par une profonde exigence d’unité, est indissociable de son œuvre. Ayant vécu les horreurs de l’effroyable boucherie que fut pour sa patrie la guerre de Trente Ans et assisté à l’effondrement de son indépendance, il sut toujours garder, au milieu du déchaînement des passions et des fanatismes de tous bords, une attitude de tolérance et d’ouverture qui n’est pas sans faire penser à Montaigne, témoin lui aussi des fureurs de l’Histoire et de l’absurdité des conduites humaines. Mais puisant ses fondements dans la foi chrétienne (il fut évêque de la communauté des Frères Moraves, issue du mouvement hussite), la sagesse de Comenius s’élève peut-être plus haut que celle de l’auteur des Essais...
Quant à l’œuvre, il est peu de domaines du savoir qu’elle n’ait abordé, tantôt en tchèque, tantôt (pour les grands traités et les ouvrages théoriques) en latin. Comenius fut tout à la fois théologien, philosophe, penseur politique lucide et profond, linguiste perspicace, mais également historien, poète religieux et même romancier. Dans «Le Labyrinthe du monde et le Paradis du cœur», il utilise, en effet, la forme du roman d’apprentissage et du récit allégorique pour exposer sa vision de la société et les principes qui doivent en régir l’organisation, dans le double domaine spirituel et temporel.
Mais, d’un bout à l’autre de cette œuvre aussi abondante que variée, Comenius n’a cessé de chercher le pôle unificateur, le point d’articulation autour duquel puisse se rassembler et s’ordonner le savoir: «Omnia ab Uno, Omnia ad Unum» (tout part de l’Un, tout va vers l’Un). Il retrouvait ainsi la perspective totalisante qui avait été celle de la scolastique médiévale.
C’est dans cette perspective – celle d’un rassemblement et d’une mise en ordre – qu’il faut aborder, pour en saisir toute la signification philosophique et toute la portée culturelle, la pensée pédagogique et la méthode didactique de Comenius, dont l’essentiel est exposé dans les «Opera didactica omnia» (Œuvres didactiques complètes), et auxquelles Etienne Krotky consacre son ouvrage, aussi méritoire par l’ampleur et la solidité de l’information, toujours de première main, que par la sûreté de l’approche historique et critique. Après avoir, dans une première partie, présenté le panorama intellectuel où s’inscrit la philosophie de Comenius, Etienne Krotky aborde, en psychologue et en éducateur, ce qui fait l’objet de son étude: la «formation de l’homme» chez Comenius. Il montre combien cette pédagogie est novatrice et, à maints égards, révolutionnaire, largement en avance sur les conceptions et les méthodes de son temps. Il en analyse, en explicite et en illustre les divers aspects avec autant de science que de ferveur, dans une langue ferme et sûre, qui sait éviter le jargon et le galimatias à la mode, pour le plus grand bien du lecteur soucieux de clarté, d’exactitude et de précision. Ce qui, on en conviendra, devrait être l’idéal premier de toute pédagogie...

* Professeur à l’USJ
Jan Amos Komensky (qui latinisa son nom en Comenius selon un usage fréquent à l’époque et qu’on retrouve par exemple chez Descartes devenu Cartesius) eut un destin à la fois glorieux et tragique, qui n’est pas sans rappeler celui d’autres phares de la culture mondiale, Dante ou Mickiewics, entre autres. Comme eux, il connut l’exil et l’errance, cherchant refuge tantôt en Suède, tantôt en Pologne, séjournant quelque temps à Londres, avant de gagner finalement la Hollande et de mourir à Amsterdam en 1670.L’ouvrage que lui consacre Etienne Krotky («Former l’homme. L’éducation selon Comenius») et qui vient de paraître aux Publications de la Sorbonne s’inscrit parmi le petit nombre de travaux universitaires dont l’intérêt dépasse le champ d’une discipline particulière. L’auteur a apporté à...