Le «Mirror» et le «Guardian», les deux piliers de la presse de gauche, se sentent moins seuls. Le «Sun» soutient Blair, le «Times» hésite, le «Daily Express» vacille, le «Financial Times» pourrait confirmer son appel surprise de 1992 à voter travailliste.
Il reste certes un fort contingent de journaux tories mais le paysage évolue.
Dans un pays où les quotidiens nationaux vendent chaque jour 14 millions d’exemplaires (pour 58 millions d’habitants), le positionnement de la presse ne peut laisser indifférents les états-majors.
Ainsi, le revirement du «Sun» de Rupert Murdoch, jusqu’alors farouchement conservateur, avait été accueilli comme un événement politique à part entière au premier jour de la campagne. Avec sa virulence et ses quatre millions d’exemplaires, il a privé à lui seul les conservateurs d’une bonne partie de leur force de frappe traditionnelle.
Si le premier quotidien populaire du pays a proclamé son revirement à la une, un glissement plus subtil s’est produit dans la couverture des autres journaux.
Selon le bureau d’étude CMS Precis qui a recensé les articles positifs, négatifs ou neutres sur chacun des deux principaux partis pendant les trois premières semaines de la campagne, les conservateurs ont été l’objet de davantage d’articles négatifs que les travaillistes.
Stratégie commerciale
«La confusion régnait sur la politique européenne du gouvernement hier soir...», écrivait ainsi vendredi en une le «Times» de Rupert Murdoch, alors que le journal encore officiellement conservateur aurait pu choisir comme son concurrent le «Daily Telegraph» de relayer la dernière campagne publicitaire des Tories tentant de ridiculiser Tony Blair.
La presse conservatrice continue certes de critiquer les travaillistes, mais elle est presqu’aussi dure avec John Major qu’elle voudrait voir adopter une position ouvertement anti-européenne et n’hésite pas à attiser les divisions des Tories sur ce sujet.
Le «Daily Mail», bastion conservateur, se targue ainsi d’avoir mis l’Europe au cœur de la campagne avec sa «Bataille pour la Grande-Bretagne» demandant aux députés eurosceptiques de s’avancer à visage découvert, au grand dam de John Major.
Mais Tony Blair ne bénéficie pas d’un soutien inconditionnel du «Sun» qui mettait plus de conviction dans ses attaques contre Neil Kinnock, l’ancien chef du Labour, qu’il s’est vanté d’avoir fait perdre en 1992.
Le tonitruant tabloïd demande quasi quotidiennement des gages d’euroscepticisme à son nouveau poulain, et les obtient: «Mon amour de la livre par Tony Blair — Exclusif», titrait-il récemment.
«Nous ne voulons pas que nos lois, nos impôts et nos taux d’intérêt nous soient imposés par des étrangers non élus (...). Si le Labour reconnaît cela, il gouvernera dans une position encore plus forte», affirmait l’éditorial du «Sun» le 16 avril.
Rupert Murdoch offrira-t-il aussi le soutien du «Times» à Blair? Certains initiés le prédisent. Le magnat confirmerait ainsi son indulgence pour le leader travailliste qui a endossé nombre des principes défendus naguère par Margaret Thatcher, laquelle comptait le puissant homme d’affaires australo-américain parmi ses admirateurs.
Pour certains, Rupert Murdoch a aussi suivi une stratégie commerciale, pour coller aux lecteurs du «Sun» qui, selon les sondages, vont voter majoritairement travailliste.


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