Critiques littéraires

Paris 1980, mémoires d’un exilé heureux


Paris 1980, mémoires d’un exilé heureux

Un Libanais à Paris d’Alexandre Najjar, Éditions Erick Bonnier, 2026, 220 p.



Avocat, écrivain prolifique et multi-primé, administrateur de L’Orient littéraire, quand le très sérieux Alexandre Najjar dénoue sa cravate, c’est pour livrer ses textes les plus émouvants. Parmi ceux-là, Le Silence du ténor (2006) et Mimosa (2017), portraits délicats de son père, puis de sa mère. La monstrueuse explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth fait remonter les souvenirs de sa folle jeunesse d’étudiant à Paris dans les années 1980. Elle a tué Jeanne d’Arc, fracturé les dix doigts de Gino, manqué de tuer Toufic et César, exposé Richard et Wajdi aux pires urgences de leur vie de médecins, et ne lui a laissé la vie sauve que grâce à un vieux réflexe de guerre qui l’a poussé à se réfugier dans un couloir dès les grondements avant-coureurs et les secousses pseudo-sismiques. Un Libanais à Paris, dernier roman d’Alexandre Najjar, rend hommage, entre sourires et larmes, à ces personnages qui ont traversé sa jeunesse. Une mention spéciale est due à la couverture illustrée comme une affiche de film par Zeina Abi Rached, Najjar en premier rôle entouré de tous les comparses de son roman.


Quel rapport entre les noms qu’il retient parmi les 235 morts et plus de 6 500 blessés de cette nuit d’épouvante ? Le « Foyer ». Cette pension universitaire maronite au cœur du Quartier latin, à Paris, est le repère de plusieurs générations d’étudiants libanais qui y ont trouvé une véritable famille. Najjar y a séjourné tout au long de ses études de droit à l’Université du Panthéon-Assas. Jeanne d’Arc, cette « dame respectable, très active, qui se teint les cheveux en blond et fume cigarette sur cigarette », y était responsable du Bureau social. Gino était cet étudiant en droit « à la calvitie précoce et aux yeux bleus, lecteur assidu d’Achille Talon ». Toufic était un doctorant en économie « jovial et humble » qui planchait par intermittence sur une thèse consacrée à l’hyperinflation libanaise. César était le doyen du groupe et avait pour devise « le sommeil est roi ». Richard se spécialisait en cardiologie à l’hôpital Tenon. Wajdi, étudiant en médecine, était un fervent admirateur de Brel. Tous avaient choisi, comme l’auteur, de rentrer au Liban, une fois leur mission accomplie et leur diplôme en poche.


Il faut imaginer Alexandre espiègle, Alexandre amoureux. Dans ce Foyer libanais régi par « Monsy », le vicaire patriarcal, chaque pensionnaire a ses propres références culturelles et des passions qui lui valent un surnom. Chacun est venu à Paris avec son propre filtre, bande dessinée ou musique, lui permettant d’amortir le choc du réel dans une métropole dont il ignore les codes. Celui de Najjar n’est autre que Victor Hugo, son « mentor » dont, déjà, dans son collège jésuite, il défendait la supériorité face aux baudelériens dont faisait partie son propre professeur, le charismatique André Abou Chacra. À son arrivée rocambolesque à Paris, du bateau qui l’emmène à Chypre à l’avion où il teste auprès de l’hôtesse son argot acquis à travers les chansons de Renaud, au taxi qui le conduit à son premier hôtel, à l’interrupteur qui allume miraculeusement la lumière, au robinet qui donne tout aussi miraculeusement l’eau courante, le jeune étudiant enchaîne les premières fois. Venant d’un pays en guerre, il est impressionné par l’ordre architectural et urbain et la magie de tout ce qui fonctionne sans effort apparent. Il est aussi partagé entre le plaisir de bénéficier de ce confort relatif et la culpabilité d’en savoir privés ses proches restés au Liban. Bientôt il fera son pèlerinage imaginaire à travers les lieux rencontrés dans les livres, « Le Luco », la Coupole, le Dôme, Montmartre où ont sévi ses auteurs préférés, dont Khalil Gibran. Il ne verra pas Notre-Dame autrement qu’à travers la description de Victor Hugo. Il rencontrera en personne Pierre Desproges, constatera avec amertume que la valeur littéraire se mesure davantage à la popularité qu’au talent quand il verra, lors d’une signature, les files de lecteurs, rares devant Ionesco, s’allonger devant Christine Ockrent. La langue qu’il ramène du Liban lui paraît très vite moyenâgeuse, certains mots qui lui étaient familiers, comme « cache-nez », ayant disparu du paysage linguistique parisien. Savoureuse autodérision de celui qui rappelle avoir bu dans son pays de l’eau d’Évian pour se mettre la France dans les veines mais qui, à l’occasion d’acheter une baguette, se voit demander un « pain français » comme on le fait au Liban, par opposition à la pita libanaise.


Le « Libanais à Paris » va laisser tomber les techniques de drague enseignées par sa bande et trouver son style en approchant au jardin du Luxembourg une étudiante plongée dans Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Une première rencontre qui va donner lieu à une histoire d’amour intense qui durera ce que dure un diplôme, trois ans et un souvenir enchanté. Au-delà des aventures rocambolesques de celui qui risque le commissariat pour avoir remonté à l’arrière d’une mobylette conduite par un camarade une rue en sens interdit, et se retrouve figurant sur le tournage – qui tournera mal – d’un téléfilm américain au Marché aux Puces… Tendre et désopilant, ce roman d’une écriture légère et faussement simple, offre aussi des souvenirs communs à tous ceux qui, comme l’auteur, ont connu la famille loin de la famille au Foyer libanais. Il entraîne le lecteur entre métro, musées, bibliothèques, restaurants mythiques, manifs évidemment, coupe du monde de football et célébrités de l’époque, dans une promenade littéraire et encyclopédique à travers le Paris des années 1980.


« Tu as tort de partir », dit Jeanne d’Arc à Najjar le jour des adieux. Ce conseil vaudra pour elle en premier.


Un Libanais à Paris d’Alexandre Najjar, Éditions Erick Bonnier, 2026, 220 p.Avocat, écrivain prolifique et multi-primé, administrateur de L’Orient littéraire, quand le très sérieux Alexandre Najjar dénoue sa cravate, c’est pour livrer ses textes les plus émouvants. Parmi ceux-là, Le Silence du ténor (2006) et Mimosa (2017), portraits délicats de son père, puis de sa mère. La monstrueuse explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth fait remonter les souvenirs de sa folle jeunesse d’étudiant à Paris dans les années 1980. Elle a tué Jeanne d’Arc, fracturé les dix doigts de Gino, manqué de tuer Toufic et César, exposé Richard et Wajdi aux pires urgences de leur vie de médecins, et ne lui a laissé la vie sauve que grâce à un vieux réflexe de guerre qui l’a poussé à se réfugier dans un couloir dès...
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