‘Akd al-settinat al-farid (La Singulière Décennie des années soixante) de Khaled Ziadé, Riyad el-Rayyes, 2026, 200 p.
Dans La Singulière Décennie des années soixante, Khaled Ziadé entreprend un retour sur une décennie qui fut à la fois celle de son enfance, de sa formation intellectuelle et de son éveil politique. Bien qu’il ne regarde pas ces années avec l’œil de l’historien, sa mémoire devient le lieu d’observation à partir duquel se recompose tout un monde : Tripoli et Beyrouth, le Liban et le monde arabe, mais aussi les grands bouleversements internationaux qui ont façonné l’imaginaire de sa génération.
Cette position explique la richesse de cet ouvrage qui échappe aux classifications habituelles. Autobiographie et mémoires, récit de formation, chronique urbaine et histoire sociale et politique s’y entremêlent sans jamais se confondre. Un souvenir familial peut conduire à un événement historique, une rue de Tripoli ouvrir sur une réflexion politique, une expérience scolaire déboucher sur une interrogation culturelle. Le regard de l’enfant, puis du jeune homme et celui de l’historien se croisent ainsi continuellement. C’est précisément dans ce « va-et-vient » entre l’intime et le collectif que réside la force de ce livre.
Tripoli est le premier espace de cette mémoire. Ville natale de Ziadé, elle est la matrice à partir de laquelle se construit son rapport au monde. Avec ses souks, ruelles, jardins, cafés, écoles, mosquées et maisons, Tripoli dessine le paysage d’une cité encore attachée à son histoire ancienne, mais déjà traversée par la modernisation. L’auteur observe avec un regard topographique ses transformations. Or, ce qui disparaît avec les bâtiments, ce sont aussi des habitudes, des liens de voisinage, et des formes de sociabilité. La métamorphose de la ville accompagne donc celle de l’enfant qui la découvre.
Quant à Beyrouth, elle constitue l’autre pôle de cette découverte. Dans les années 60, la capitale libanaise apparaît comme une porte ouverte sur le monde : presse, livres, théâtre, cinéma, débats et liberté intellectuelle y offrent à la jeunesse un espace d’expérimentation inédit. Le cinéma joue ici un rôle révélateur. Le néoréalisme italien, la nouvelle vague, ainsi que les films hollywoodiens, contribuent à élargir l’horizon mental d’un jeune spectateur et à lui faire entrevoir d’autres manières de vivre et de penser. Le cinéma devient ainsi une école parallèle, tandis que la ville elle-même apparaît comme un laboratoire de la modernité.
De la culture à la politique, le passage se fait presque naturellement. Les années 60 sont celles des grandes idéologies : nassérisme, nationalisme arabe, baasisme, marxisme, question palestinienne et projets de réforme de l’État libanais avec le président Fouad Chéhab nourrissent les débats et les engagements. Ziadé revient sur cette période sans céder à la tentation de reconstruire une jeunesse héroïque. Au contraire, il soumet ses propres convictions à l’épreuve du temps. La guerre de 1967, surtout, agit comme une rupture décisive : elle révèle les limites d’un univers politique marqué par l’abondance des discours, la fascination pour les dirigeants, notamment Gamal Abdel Nasser, et l’insuffisante prise en compte des problèmes sociaux concrets.
Cette relecture du passé est d’autant plus intéressante qu’elle est traversée par une discrète ironie. Ziadé regarde les certitudes de sa jeunesse avec ce recul qui n’exclut ni la tendresse ni l’autocritique. Dans cette perspective, son choix de la non-violence prend une signification particulière. Alors que la culture politique de l’époque accordait une place centrale à la figure du combattant, il choisit le livre et le travail intellectuel. La référence à l’« intellectuel organique » de Gramsci vient donner à ce choix sa portée théorique : transformer le monde par la pensée et la culture plutôt que par la force.
À cette histoire individuelle se superpose enfin celle d’un monde en ébullition : guerre froide, guerre du Vietnam, décolonisation, révolution culturelle chinoise, Mai 68, conquête spatiale, bouleversements artistiques et transformations des médias. Ces événements ne constituent jamais un arrière-plan abstrait. Ils s’inscrivent dans la vie quotidienne par la radio, la télévision, la presse, le cinéma et les conversations familiales, notamment celles qu’il a avec ses frères aînés, engagés dans les partis de gauche, baasiste et nationaliste arabe. La guerre de juin 1967 marque néanmoins la véritable fracture. Elle met fin à certaines illusions et inaugure une conscience plus critique du monde.
Mais le livre n’est pas un exercice de nostalgie. Ziadé utilise la mémoire pour interroger le présent. Que reste-t-il des rêves de modernisation, de liberté et de justice de cette génération ? Qu’est-il advenu de ses espérances et de ses engagements ? Et que peut encore nous apprendre cette décennie sur le monde arabe contemporain ?
Le titre lui-même fournit peut-être la clé de l’ouvrage : les années 60 composent une décennie singulière. Cette singularité ne tient ni à une doctrine ni à une chronologie rigide, mais au mouvement d’une mémoire qui relie constamment l’individuel au collectif.
Le livre de Khaled Ziadé relève ainsi de l’alchimie. Derrière la grande histoire, il fait entendre la voix d’un jeune homme qui découvre peu à peu que son destin intellectuel est inséparable de celui de son époque. Tripoli, Beyrouth, le monde arabe et le monde entier se réfléchissent ainsi les uns dans les autres, si bien que les années 60 ne survivent pas seulement dans les archives, mais demeurent aussi dans les villes que l’on a habitées, les films que l’on a vus, les livres que l’on a lus, les convictions que l’on a abandonnées et, surtout, dans les questions auxquelles le temps n’a pas encore apporté de réponse.