L’Architecte de Notre-Dame d’Aurélien Bellanger, Actes Sud, 2026, 288 p.
Autant le dire de suite, entrer dans le nouveau roman d’Aurélien Bellanger n’est pas vraiment chose aisée. En optant pour un double point de vue narratif, l’un confié à un proche de l’architecte Viollet-le-Duc, l’autre à un jeune garçon, compagnon du devoir, se formant au métier de tailleur de pierre, l’auteur fait le pari de travailler de concert deux temporalités disjointes qui bien sûr seront amenées à converger.
Ancelin est un jeune tailleur de pierre qui, comme Viollet-le-Duc en son temps, fait un tour de France pour s’initier aujourd’hui au mystère des grandes bâtisses. Sur un autre versant du texte, on assiste à la vie d’un curé de campagne qui accueille dans le Bas-Maine (Laval, Loiron, Meslay-du-Maine) le même Viollet-le-Duc et qui a pour mission d’espionner l’architecte ou du moins de s’assurer qu’il marche dans le bon chemin.
En son centre, en son chœur pourrait-on dire, ces deux volets de narration travaillent le thème de la pierre. Oui de la pierre. Le minéral que l’on croit simple, abondant, tout entier donné par la prodigalité de la nature n’a cessé en fait de faire l’objet dans sa fabrication d’une quête constante qui vise à défier le temps. Et son symbole est si fort : « la première pierre d’une cathédrale était toujours la dernière pierre, celle sur laquelle l’édifice en perpétuelle reconstruction, était rebâti. »
Pour ceux qui ne le sauraient pas, il y a très peu de gothique d’origine dans la cathédrale de Notre-Dame telle que nous la connaissons mais tout un ensemble composite – sa toiture, sa flèche, ses ogives et ses fameuses gargouilles – de gothique revisité. À l’œuvre pour cette immense entreprise de refondation, un homme, Eugène Viollet-le-Duc que le roman d’Aurélien Bellanger nous permet de mieux connaître.
Enfant doué pour le dessin, le jeune Eugène monte sur les barricades de 1830. Quelque chose en lui se prononce contre l’ordre établi. D’ailleurs, il ne fera pas les Beaux-Arts comme c’est l’usage quand on veut être architecte mais se lancera sur les routes de France pour dessiner des bâtisses, les observer. Bientôt les restaurer. Viollet-le-Duc apprend le métier sur le tas. Il se rend populaire. Et l’Église voit en lui une façon toute trouvée de refonder son message après la tornade de la Révolution française qui a porté un coup à la christianisation. Pour que les églises vivent, il faut leur offrir le décorum d’un spectacle saisissant. « L’Église a compris quelque chose, après avoir failli disparaître : il ne lui faut non plus un saint à l’ancienne manière, mais un génie universel, un nouveau Léonard », écrit Bellanger. Et l’auteur d’en conclure : « Viollet-le-Duc ne naît pas dans le pari romantique, il est le romantisme personnifié. »
De la cathédrale de Vézelay où on lui confie un premier chantier, il fera sortir une nouvelle esthétique qui réinvente le Moyen Âge. Le style Viollet-le-Duc est reconnaissable entre mille. Il surabonde en détails et transforme la pierre en élément malléable. Se dégage alors de tous ses chantiers cette impression incroyable de densité et de légèreté. Le ciel et la terre réunis.
La grande affaire que conte le roman sera la restauration de Notre-Dame qu’un temps on a voulu détruire tant l’édifice était abîmé. De 1845 à 1864, Viollet-le-Duc missionné par Prosper Mérimée s’en charge.
Le nouveau roman d’Aurélien Bellanger prend mille tours. Si bien que l’on s’y perd un peu. D’un côté, il fait montre d’une grande érudition en questionnant, des origines chrétiennes à nos jours, la fascination qu’exercent sur nous les cathédrales et la somme des acteurs – architectes, hommes d’église, fidèles et même hommes politiques – qui viennent s’y abriter ; d’un autre, il cherche à conduire un récit sur les secrets des constructions de ces « vaisseaux de pierre » et notamment sur l’invention de la fameuse « pierre liquide » qui donnerait au minéral sa résistance et sa longévité. Un procédé qui relèverait d’une alchimie secrète : « avec ses tours de verre et leur projection holographique dans celles de la Défense, par le prisme de la pyramide, la franc-maçonnerie a livré l’une de ses dernières batailles : qu’est-ce que l’architecture de verre, sinon le secret de la pierre liquide enfin révélé au grand jour » ?
De spéculations en secrets, de faits historiques en digressions analytiques, L’Architecte de Notre-Dame forme au total un drôle de roman qui détonne dans une rentrée littéraire de nouveau marquée par les récits personnels et le roman familial. Ici, on pense large et haut.