Hind ou la plus belle femme du monde de Hoda Barakat, traduit de l’arabe (Liban) par Luc Barbulesco, Sindbad/Actes Sud, 2026, 336 p.
Lauréate du prix Sheikh Zayed 2025 dans la catégorie littérature pour son roman Hind ou la plus belle femme du monde, Hoda Barakat continue d’enrichir une œuvre littéraire déjà foisonnante. À travers une voix de femme, elle reprend ici plusieurs de ses thèmes de prédilection : le rapport au corps, l’exil, le deuil et la mémoire, mais aussi l’absence et le retour au pays natal.
Un grand corps malade
Hanadi, la narratrice, a d’abord été une enfant d’une beauté exceptionnelle, du moins aux yeux de sa mère. Frappée subitement d’acromégalie, elle voit la maladie la défigurer, alourdir sa silhouette et figer dans la douleur le moindre de ses gestes. Peu à peu, elle fait l’expérience du regard normopathe des autres, attaché aux apparences et à une certaine idée de la beauté.
Le premier à se troubler est, paradoxalement, celui qui l’avait le plus célébrée. En effet, lorsque la maladie devient trop visible, sa mère, en proie au déni, finit par l’isoler dans une mansarde. Elle continue néanmoins à lui préparer ses repas avec soin. La cruauté de cet enfermement n’efface toutefois pas totalement l’attachement de la narratrice à sa mère. Hanadi reste prise dans cette ambivalence d’amour et de haine si caractéristique de la relation mère-fille.
Le lien se complexifie d’autant plus qu’il se conjugue à une absence : celle de Hind, une sœur emportée par la maladie avant la naissance de la narratrice, et dont le souvenir continue de hanter la famille. La ressemblance frappante entre les deux filles semble interdire le deuil.
Lorsqu’on lui fait entrevoir la possibilité d’un traitement et d’une vie meilleure de l’autre côté de la mer, Hanadi quitte finalement le pays. Là-bas, elle découvre l’errance et la précarité, mais aussi, et contre toute attente, l’amour, puisqu’elle rencontre dans la rue une autre solitude, nommée Rachid. Une histoire cabossée, loin d’être paisible, naît avec cet homme blessé, amputé et lesté d’un passé inavouable. Lui désire précisément ce qui répugne les autres. Il veut la voir dans la lumière, la toucher, l’embrasser. Elle dira plus tard qu’il fut le seul homme qu’elle ait aimé et qui l’ait aimée en retour.
Des absents et des ruines
Un jour, le retour s’impose à la narratrice. Si elle revient, c’est parce que le « vaste monde » l’a rejetée. Elle reprend alors le chemin de la maison maternelle, où elle s’échoue en compagnie d’une chatte, comme elle, abîmée. Elle y installe tant bien que mal une routine qui lui procure une quiétude relative.
Dans l’appartement comme dans la ville, les souvenirs convoquent peu à peu les figures disparues et les histoires laissées en suspens. La mère défunte, dont la vieillesse semblait avoir englouti la mémoire d’une existence chargée de deuils et de souffrances. Hanadi sait à son corps défendant qu’elle avait depuis longtemps appris à ne plus voir ce qu’elle ne pouvait supporter. Le père, décédé lui aussi, presque effacé de l’histoire familiale, qui réapparaît à travers des documents et des récits contradictoires autour d’une fuite et d’une possible trahison.
Que faire donc de toutes ces questions restées sans réponse, tandis que le corps de Hanadi, tout comme son pays, sombrent lentement dans l’épuisement et la douleur ?
Ce qui demeure
Le pays retrouvé n’est plus celui que la mère assimilait à « l’acacia des confins », cet « arbre qui pousse au septième ciel » qu’elle confondait avec le cèdre. Un arbre, aussi robuste soit-il, reste pourtant exposé aux atteintes, aux parasites et au dessèchement. Les guerres, les ruines, l’explosion du port ont marqué ce pays au point que la narratrice peut parler, avec son humour noir, d’une « acromégalie du pays natal ».
Son propre corps et ce territoire meurtri se répondent par touches, tous deux marqués par ce qui les a défigurés. À force de violences, les êtres comme les lieux finissent par n’être plus perçus qu’à travers ce qui les a abîmés. Le roman de Hoda Barakat pourrait défaire cette perception. Car sous les ruines survivent parfois le désir, la tendresse, l’humour, le besoin d’amour et la capacité de prendre soin. La beauté cesse alors d’être seulement ce qui s’offre au regard. Elle apparaît dans ce qui demeure vivant sous les décombres de la maladie, la misère et la guerre.