Lama Masaad, secrétaire du Cercle France-Liban, Nayla de Freige, Zeina Saleh Kayali et Joseph Jarrouche, président du Cercle France-Liban à Sciences Po Paris, le 9 septembre. Photo fournie par les organisateurs
Mercredi 9 septembre, dans la Maison des Sciences Po, le Cercle France-
Liban a reçu Nayla de Freige et Zeina Saleh Kayali qui ont retracé, devant un public de la diaspora, soixante-dix ans d’un festival qui n’a jamais cessé de rayonner et de résister.
Depuis les premières éditions, les colonnes du temple de Jupiter ont accueilli les plus grandes voix de la scène internationale et arabe, de Charles Aznavour à Oum Kalthoum, de Nina Simone à Feyrouz, de Miles Davis à Sabah, dans un même geste d’ouverture au monde et d’affirmation de soi à l’aune de l’âge d’or du pays du Cèdre. Cette liste prestigieuse ne raconte pas les guerres successives qui ont toujours été présentes dans l’histoire de ce festival. En parallèle des lumières, des costumes, des artistes et du public, il y avait aussi les pénuries, les crises et les bombardements sous lesquels le festival a tenté de continuer de se tenir, parfois sous d’autres formes, contre toute raison. C’est précisément cette obstination qui a constitué le cœur de la rencontre, la résilience du Libanais malgré lui.
De cette rencontre riche et dense, on retiendra trois évidences. La première est que Baalbeck n’a jamais été un simple réceptacle de culture, mais un véritable producteur d’œuvres. Il n’a pas seulement accueilli des créations déjà existantes. Ce festival a commandé, produit et rendu possible la création de nombreuses œuvres.
La deuxième vérité redéfinit la résilience elle-même, ce mot devenu presque indissociable du Liban, que l’on emploie pour saluer ceux qui continuent de travailler, d’entreprendre, de créer, parfois simplement de vivre de leur passion malgré tout. Une autre facette de la résilience est contenue dans cette phrase de Nayla de Freige que nous rapporte Zeina Saleh Kayali : « Heureusement que nous avons un orchestre philharmonique, et pas une musique de chambre, pour ne pas entendre le bruit des bombes. » Mais la résilience, ont averti les deux intervenantes, devient dangereuse lorsqu’elle se réduit à la seule capacité de supporter l’insupportable.
La troisième vérité, enfin, touche à la question de la souveraineté. Nous pensons généralement celle-ci à travers le territoire, l’armée, la monnaie ou les institutions politiques. Mais une nation existe aussi par sa capacité à produire sa propre représentation du monde, à raconter son histoire, à faire entendre sa voix et à participer à la création universelle. Pendant des décennies, le Liban a exercé à travers sa presse, ses universités, sa musique et ses artistes, une influence sans commune mesure avec sa taille. Baalbeck appartenait pleinement à cette architecture d’influence.
Il fut un moment, dans la rencontre, où la mémoire s’est faite plus grave, plus personnelle aussi. Nayla de Freige est revenue sur 2006 et les années de guerre qui ont profondément bouleversé le Liban, ses équilibres et ses certitudes les plus anciennes. Depuis la guerre civile, et encore aujourd’hui, la guerre est omniprésente dans l’histoire du Liban et du festival. Nayla de Freige a rappelé, avec conviction, que Baalbeck pourrait constituer pour le Liban tout entier un exemple à suivre d’une société ouverte, diverse, ambitieuse, capable de créer malgré l’incertitude et de continuer lorsque tout, autour d’elle, semble inviter à l’arrêt.
Un second temps fort de la discussion a porté sur les archives du festival : photographies, affiches, captations vidéo, programmes, quelques minutes de musique parfois retrouvées par hasard. Ces documents font partie intégrante du récit national libanais et racontent, à leur manière modeste et silencieuse, une histoire différente, celle de la création, de l’excellence et de l’ouverture.
Mais Nayla de Freige et Zeina Saleh Kayali ont pris soin d’écarter un piège que ce même patrimoine pourrait tendre : celui de la nostalgie. Il ne s’agit pas, ont-elles rappelé, de contempler les archives de Baalbeck comme les vestiges d’un âge d’or définitivement révolu, ni comme la preuve d’un pays condamné à vivre dans le souvenir de ce qu’il fut. L’enjeu véritable est exactement inverse : faire de cette mémoire un point de départ et non un point d’arrivée. Transmettre Baalbeck, ont-elles insisté, ce n’est pas seulement numériser des photographies ou restaurer de vieilles affiches : c’est transmettre une capacité, celle de programmer, de financer, de commander, de prendre des risques artistiques, de faire travailler ensemble des artistes libanais et internationaux, de construire une institution qui pense au-delà du prochain été.
Ce soir-là le public, nombreux et attentif, était traversé par une tension propre à toute diaspora. L’envie d’agir et le refus de se contenter de regarder de loin un pays qui se défait sous les yeux de tous. Chaque question posée trahissait ce besoin, presque physique, de participer à quelque chose de plus grand que soi-même.
La rencontre organisée par le Cercle France-Liban avait été pensée pour sortir d’une vision monolithique du Liban, cette vision qui réduit trop souvent le pays à son seul chaos, et de placer le sujet de la culture au cœur du débat et d’insister sur le rôle de cette dernière dans le rayonnement du Liban à l’international. Le Liban n’est pas la guerre. Le Liban est un pays en guerre, et cette nuance, aussi ténue paraisse-t-elle, change tout.
À Sciences Po, la conviction profonde est la suivante : il faut comprendre son temps, pour agir sur le monde. Quant au Cercle France-
Liban, il est le fruit d’une ambition, celle de rassembler toutes celles et tous ceux qui partagent une appartenance, un attachement, un intérêt pour le Liban et Sciences Po, mais aussi de rassembler les étudiants, les alumni, les professeurs, la diaspora et toutes celles et ceux désireux d’approfondir leur connaissance du Liban. Le Cercle est un espace d’ouverture et de rencontre, de réflexion, d’échange et d’action.
La Semaine du Festival de Baalbeck à l’AUB
Une conférence consacrée à « L’influence du Festival international de Baalbeck sur le développement de la musique au Liban et au Levant » se tiendra mercredi 16 septembre à 17h30, à l’auditorium de l’Institut Issam Farès de l’Université américaine de Beyrouth. Elle réunira Nayla de Freige, présidente du comité du festival, le père Badih el-Hajj, professeur à l’USEK, et Zeina Saleh Kayali, musicographe, autrice et membre du comité exécutif. La rencontre sera suivie d’une signature de son ouvrage Zaki Nassif, chantre du terroir.
La Semaine du Festival de Baalbeck à l’AUB s’achèvera samedi 19 septembre à 20h par le concert « Échos du patrimoine musical de Baalbeck, 1957-1974 », interprété par l’Ensemble arabe de l’AUB à l’Assembly Hall.
Organisée à l’occasion des 70 ans du Festival international de Baalbeck par l’AUB, à travers le programme Zaki Nassif pour la musique et la bibliothèque Jafet, cette Semaine comprend également une exposition retraçant l’histoire et l’héritage musical du festival. Inaugurée le 14 septembre au West Hall, elle restera ouverte pendant deux mois.