«Mon dernier rêve étant pour vous » : c’est en ces termes ultimes que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe s’est adressé à celle qu’il appelait « son bel ange ». Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, l’écrivain, voyageur, homme politique et diplomate François-René de Chateaubriand vit une longue et profonde histoire d’amour avec Juliette Récamier, salonnière célébrée par les élites de toute l’Europe pour sa beauté, son esprit et sa noblesse d’âme. Sur près de 30 ans, s’enchaînent des épisodes de passion, de fusion, de séparation et de réconciliation pour ces deux figures de leur siècle.
Pour la première fois, une exposition est consacrée à cette relation exceptionnelle, du 2 octobre 2026 au 26 septembre 2027, à la maison de Chateaubriand, au domaine de la Vallée-aux-Loups (Châtenay-Malabry). Le fil narratif de leur histoire d’amour et de leur connivence littéraire et artistique, qui coexiste avec leurs mariages respectifs, s’appuie sur des œuvres d’art, des manuscrits, de la correspondance et des objets personnels. Le parcours permet de réfléchir à l’essence de la vie littéraire d’une époque et d’une société, et à ce qui la nourrit, sur un plan personnel et sociétal.
Anne Sudre, directrice de la maison de Chateaubriand et commissaire de l’exposition, nous en dévoile les enjeux.
Comment est né le projet de cette exposition ?
Si Chateaubriand et Juliette Récamier ont chacun fait l’objet d’expositions, aucune n’avait encore été consacrée à leur relation. Or ils forment l’un des couples les plus célèbres de l’histoire littéraire française ! Juliette Récamier fut l’une des grandes figures de la vie culturelle européenne. Au centre d’un réseau exceptionnel d’écrivains, d’artistes et d’hommes politiques, elle joua un rôle essentiel dans la vie de Chateaubriand.
De plus, la Vallée-aux-Loups occupe une place importante dans leur histoire d’amour. Tous deux y ont vécu, Chateaubriand avec son épouse Céleste de 1807 à 1817 ; Madame Récamier y séjourna régulièrement de 1818 à 1826. Alors que Chateaubriand, privé d’une partie de ses revenus après sa disgrâce ministérielle, se résout à vendre sa « chère Vallée », c’est Juliette Récamier qui, pour préserver ce lieu cher à l’écrivain, convainc leur ami commun, Mathieu de Montmorency, de l’acquérir.
Comment caractériser la relation entre Chateaubriand et Récamier ? Peut-on parler de modernité ?
La difficulté tient précisément au fait que leur relation échappe aux catégories habituelles. Elle se développe en marge de leurs mariages respectifs (Chateaubriand demeurant uni à Céleste tandis que Juliette reste l’épouse de Jacques-Rose Récamier), et se déploie sous des formes multiples : passion amoureuse, désillusion, éloignement, réconciliation, amitié, fidélité.
De plus, ces deux séducteurs en quête de reconnaissance tirent parti de leur notoriété. Muse, confidente et alliée fidèle, Madame Récamier soutient Chateaubriand dans sa carrière politique, ses projets littéraires et l’élaboration des Mémoires d’outre-tombe. L’écrivain, auréolé de gloire, contribue à accroître le prestige de la salonnière et à renforcer la fascination qu’elle exerce sur son époque.
Cet attachement naît comme une passion amoureuse à partir de 1818-1819. Mais il ne se réduit pas à une histoire sentimentale. La crise des années 1823-1825, lorsque Juliette, blessée par les infidélités de Chateaubriand, quitte la France pour l’Italie, ouvre une nouvelle phase dans leur relation. Soucieuse de se libérer des tourments de sa liaison avec Chateaubriand tout en lui conservant son amour, elle instaure une autre forme de lien : elle devient une confidente, une amie et un soutien constant. Elle dévoue son existence à Chateaubriand et met ses réseaux au service de ses ambitions littéraires et politiques.
C’est peut-être dans cette capacité à transformer leur lien sans le rompre que réside la modernité de leur relation. Leur attachement se recompose, gagne en profondeur, et demeure vivant jusqu’aux derniers jours de Chateaubriand.
Sur quels éléments reposent leurs affinités littéraires ? Récamier est-elle présente dans les textes de Chateaubriand, et comment ?
La littérature constitue l’un de leurs premiers terrains de rencontre. Cultivée et dotée d’une solide éducation, Juliette Récamier partage avec Chateaubriand le goût des lettres et des arts.
Elle joue un rôle important dans l’élaboration des Mémoires d’outre-tombe, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française, d’ailleurs entrepris à la Vallée-aux-Loups : elle en copie des passages, contribue à leur élaboration, organise des lectures à l’Abbaye-aux-Bois afin de faire connaître l’œuvre et de trouver un éditeur qui les publiera après la mort de l’auteur.
Les Mémoires témoignent également de la place singulière que Madame Récamier occupe dans la vie de Chateaubriand. Alors qu’il évoque peu les autres femmes, il lui consacre un livre entier et annonce même qu’elle ne quittera plus le récit jusqu’à son terme. Elle y apparaît à la fois comme une personne réelle et comme une figure littéraire. Dans l’un des passages les plus célèbres, l’écrivain la présente comme la « source cachée » de ses sentiments.
Quels écrits et quels objets vous émeuvent le plus dans l’exposition et pourquoi ?
Les lettres comptent parmi les documents qui me touchent le plus. Elles permettent de « lire » leur relation et de saisir l’intensité de leur attachement. Certaines formules sont d’une grande force, comme ce billet adressé par Chateaubriand à Juliette Récamier en 1819 : « tout mon bonheur est entre vos mains ».
Je suis également très sensible à la copie des Mémoires d’outre-tombe réalisée par Juliette Récamier ou au remarquable témoignage de Victor Hugo (conservés à la Bibliothèque nationale de France). Le manuscrit du « Naufrage », poème que Chateaubriand dédie à Juliette Récamier, est une autre pièce particulièrement émouvante. Elle y apparaît sous les traits d’une « douce et charmante étoile » guidant le navigateur (l’écrivain) jusqu’à son « dernier port ».
Les lettres et documents évoquant leurs dernières années sont poignants. Ils montrent deux êtres qui, éprouvés par l’âge et la maladie (la cécité pour Juliette, les rhumatismes pour Chateaubriand), continuent à se voir presque chaque jour. Devenu veuf à soixante-dix-neuf ans, Chateaubriand propose à Juliette Récamier de l’épouser, projet qui n’aboutit pas. Lorsqu’il meurt en 1848, elle ne lui survit que quelques mois. Disparaît alors celle qui fut, pendant près de trente ans, la compagne de sa maturité.
La formule de Chateaubriand dans une lettre à Juliette Récamier, « Mon dernier rêve étant pour vous », choisie pour le titre de l’exposition, exprime la permanence de cet attachement qui traverse les épreuves, le temps et la vieillesse, et demeure vivant jusqu’au seuil de la mort.
Propos recueillis par Joséphine Hobeika
Anne-Louis Girodet-Trioson (1767-1824). Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome (modello). Vers 1809. Huile sur toile. Maison de Chateaubriand, domaine départemental de la Vallée-aux-Loups. © CD92/Julien Garraud
Anonyme, d’après Jacques-Louis David (1748-1825). Madame Récamier. Vers 1800 ? Huile sur toile. Maison de Chateaubriand, domaine départemental de la Vallée-aux-Loups. © Studio Sébert