Entretiens

Yannick Haenel : « Au fond, il n’y a que les illuminations de vraies »

Yannick Haenel : « Au fond, il n’y a que les illuminations de vraies »

© Philippe Quaisse

En cette rentrée littéraire, Yannick Haenel, qui, depuis 2024, dirige une collection et une revue, Aventures, chez Gallimard, publie un roman très étonnant, où il fait revenir son double de fiction, Jean Deichel, dans sa jeunesse de prof de collège de banlieue. Mais même si le livre, que Haenel en l’écrivant nommait Le Vase brisé, a désormais pour titre La Solitude des professeurs est infinie, ce n’est en rien une étude sociologique de l’enseignement en France, mais le destin bousculé – raconté d’une manière toujours poétique – d’un jeune homme qui croit tout autant en la transmission qu’en la littérature. C’est, depuis 2001 et Introduction à la mort française, le premier livre de Haenel qui n’est pas publié par Philippe Sollers, mort en mai 2023. Il ne faut pas faire parler les morts, mais on peut rappeler qu’en 2022, à ceux qui aimaient moins Le Trésorier-payeur que le magnifique Tiens ferme ta couronne (prix Médicis 2017), Philippe Sollers disait : « Vous aimez moins, ça n’a aucune importance, le prochain roman sera magistral. »

L’Orient littéraire a voulu donner la parole à Yannick Haenel sur ce nouveau roman qui est l’un des événements de la rentrée d’automne.

Au début de Cercle (Gallimard, 2007), Jean Deichel, votre double de fiction, lâche tout, renonce à son métier d’enseignant. Dans La Solitude des professeurs est infinie, il revient à ses débuts.

En l’écrivant, j’ai pensé à un préquel, une histoire qui a lieu avant les événements d’une œuvre déjà sortie, comme au cinéma, dans Star Wars par exemple, où on commence par le milieu. J’ai voulu raconter la vie de Jean Deichel avant Cercle.

« La raison d’être de ce livre, écrivez-vous, vient de l’inquiétude qui m’a tenu pendant des années quand j’étais prof. »

Exactement. C’est une inquiétude qui tenait au métier de professeur, mais surtout à quelque chose de métaphysique : rechercher la parole juste. Être prof est vraiment une aventure de la parole : faire en sorte d’écouter la parole, celle des enfants, d’écouter ce qu’il y a à l’intérieur de la parole. Fondamentalement, mon inquiétude de l’époque tenait à mon désir d’écrire. Alors, j’écrivais en cours avec la voix. Il y a vraiment dans le livre une équivalence étrange, peut-être un peu burlesque, entre le professeur et le poète.

C’est ce qui frappe immédiatement le lecteur. Un livre poétique sur un sujet, l’enseignement, qui, a priori, ne l’est pas.

Je suis heureux de ça car j’ai voulu vraiment raconter de manière limpide ce qui se passe en classe. Il y a peu de romans français montrant très exactement ce qui a lieu en une heure de cours. Et puis tous les rouages d’un collège, les conflits, les jalousies, les rapports de force. Tout le livre, pour moi, est irrigué par une sensation d’être entre deux. Jean Deichel est doucement marginal parce que, tout en étant sans doute un bon prof, il n’est pas complètement prof et n’est pas encore poète. Cette dimension poétique en fait comme un rêve éveillé.

Il ne faudrait pas que le titre fasse croire que c’est un roman sur la douleur d’être prof. Il est aussi sur le bonheur d’être prof, sur l’idée de la transmission et de ce qu’on arrive à faire passer comme parole.

En effet, je n’aime pas tellement le discours mélancolique et réactionnaire de ceux qui déplorent la condition des enseignants aujourd’hui. Secrètement, ils ont une nostalgie de la IIIe République, de l’autorité. Ce n’est pas du tout mon cas. Je pense qu’il y a un abandon des professeurs par la société actuelle parce que cette société, disons néolibérale, déteste tout ce qui est intellectuel. Et même un petit prof de collège de banlieue qui fait réciter Nerval à ses élèves est un intellectuel, quelqu’un qui croit en la parole. Donc je raconte cette solitude, avec ses difficultés, mais aussi de manière joyeuse. Il y a des moments de merveille dans cette entente entre les adolescents et ce Jean Deichel un peu égaré, qui est un illuminé.

Au fond, il n’y a que les illuminations de vraies. J’essaie de décrire les enfants comme étant en attente de ça. Ils ont soif et faim. Ils sont souvent déçus, mais ils attendent. Dans La Métamorphose de Kafka, quand Gregor Samsa se réveille, transformé en cette espèce de gros insecte, il entend de la musique dans la chambre d’à côté : c’est sa sœur qui joue du violon. Il rampe vers elle et Kafka dit qu’il va vers la nourriture inconnue. C’est exactement de cela qu’il s’agit. Tous ces jeunes gens attendent la nourriture inconnue. Et ce qui est beau, c’est quand un prof attend aussi la nourriture inconnue, la littérature elle-même.

Il y a toutefois quelques scènes terribles dans votre texte. La prof de musique inexpérimentée qui se fait détruire dès son premier cours, blessée sous le bureau renversé. Et l’inspection de Jean Deichel, par un bureaucrate inspecteur.

Ces deux scènes, je les ai recomposées un peu, mais je les ai vraiment vécues. Tout ce que je raconte de la vie au collège, je l’ai expérimenté d’une manière ou d’une autre. La violence, institutionnelle dans le cas de l’inspecteur, qui va jusqu’à dire que Marguerite Duras ne doit pas être enseignée. Et puis la violence à l’égard de la jeune prof qui montre la cruauté des enfants lorsqu’ils sentent la faiblesse.

Ce n’est pas un roman sociologique, mais quand même il raconte ce qui se passe dans un collège de banlieue. J’essaie de rendre sensible le fait qu’être un professeur, c’est être exposé, c’est s’exposer.

C’était l’une des difficultés de ce roman : aborder des questions sociologiques sans renoncer à une manière poétique.

Il y a longtemps que je cherchais ça, parce que, on le sait, la société n’aime que la société. Et si on parle de tout autre chose de plus fondamental, elle n’écoute pas. Je sais que tout ce qui concerne le professorat sera entendu, mais le reste… Donc je voulais tenter un geste double. Dans mon esprit, il y a deux livres. Celui que j’avais appelé Le Vase brisé – c’est le titre secret de ce roman. Il raconte l’itinéraire tortueux, illuminé, un peu infernal aussi, de ce jeune homme qui a cassé un vase et qui va créer lui-même sa propre faute pour pouvoir la surmonter.

Le Vase brisé était un beau titre, d’autant qu’il y a dans le texte des références à la Kabbale. Mais le titre à la Peter Handke – comme L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty – intrigue encore plus.

Et il a un caractère de ralliement, je rencontre des gens qui l’attendent et terminent la conversation en me disant : « On est profs » ou « Nous aussi étions profs ».

Je voudrais que vous commentiez une phrase relevée par beaucoup de vos premiers lecteurs : « Il était trop tard, il a toujours été trop tard : nous existons parce qu’il est trop tard ; et pourtant il y a le récit et avec lui ce qui était perdu revient. »

C’est un livre sur l’irrémédiable. Et pourtant, l’irrémédiable n’a pas le dernier mot. Là aussi, il y a cette ambivalence, que je ressens constamment. Mais concernant ce prof, Jean Deichel, que j’ai jeté dans cette aventure, il y a quelque chose de tragique. À cause de ce vase brisé, qui va conditionner toute sa vie dans une espèce de retard, il vit le temps comme étant celui d’une faute. Cette angoisse d’arriver en retard, qu’il a dès la première page, mais surtout la sensation fausse d’arriver trop tard et de ne pas avoir vécu. Et c’est seulement par la littérature, par le fait de revenir… Je crois qu’il y a dans le livre cette phrase, « écrire, c’est revenir », revenir par les récits. Ce qu’on croyait perdu nous est redonné, nous est peut-être donné enfin. Ce n’est pas un constat tragique, c’est une manière de surmonter la mélancolie du temps qui a l’air de passer.

En effet, par le récit, ce qui était perdu revient. C’est l’histoire de ce livre. Quelqu’un raconte, trente ans après. Après les violences commises contre des professeurs, après des assassinats, des coups de couteau, il réalise, non pas qu’il l’a échappé belle, mais que quelque chose s’était passé dont il devait se détourner.

Propos recueillis par Josyane Savigneau

La Solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, Gallimard, 2026, 320 p.

En cette rentrée littéraire, Yannick Haenel, qui, depuis 2024, dirige une collection et une revue, Aventures, chez Gallimard, publie un roman très étonnant, où il fait revenir son double de fiction, Jean Deichel, dans sa jeunesse de prof de collège de banlieue. Mais même si le livre, que Haenel en l’écrivant nommait Le Vase brisé, a désormais pour titre La Solitude des professeurs est infinie, ce n’est en rien une étude sociologique de l’enseignement en France, mais le destin bousculé – raconté d’une manière toujours poétique – d’un jeune homme qui croit tout autant en la transmission qu’en la littérature. C’est, depuis 2001 et Introduction à la mort française, le premier livre de Haenel qui n’est pas publié par Philippe Sollers, mort en mai 2023. Il ne faut pas faire parler les morts,...
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