Entretiens

L’île Maurice réinventée d’Ananda Devi

L’île Maurice réinventée d’Ananda Devi

© J.-F. Paga

Son dernier roman, Ananda Devi l’a dédié à son île, la république de Maurice, « ma source, mon chant, ma blessure », écrit-elle dans ses remerciements. Elle précise aussi, dans une brève note à la toute fin, que cet ouvrage ne prétend pas être historique, mais que « né d’un délire uchronique », il se donne pour objectif de « mieux bousculer la pensée ». Et il y parvient, il nous remue, nous interroge, bouleverse nos repères et nous émeut, par la beauté de sa langue ciselée, tout à la fois sensuelle et précise, charnelle et chamarrée, en un mot magnifique, et par la virtuosité de sa construction.

Ananda Devi compose, depuis son premier recueil de nouvelles publié à 19 ans, une œuvre puissante, riche d’une trentaine d’ouvrages et récompensée par de nombreux prix prestigieux parmi lesquels le prix des Cinq Continents, le prix Louis Guilloux, le Femina des lycéens et le prix américain Neustadt 2024 pour l’ensemble de son œuvre. Son dernier roman Chronique d’un royaume perdu est déjà accueilli comme son chef-d’œuvre, comme le Cent ans de solitude mauricien. Dans un mélange de réel et d’imaginaire flamboyant et souvent magique, elle y raconte les derniers avatars de l’esclavage à la fin du XIXe siècle, dans la propriété sucrière des Dumontais, puis sur un bout de terre idyllique nommé Le Bouchon. Tout commence par la passion amoureuse de l’épouse de Dumontais pour le Vieux Bouc, un esclave qui, bien qu’affranchi, avait choisi de rester au service de la famille parce qu’il avait toujours eu droit à « quelques égards ». De cette passion dévorante vont naître trois enfants, Sydney, Mylène et Raymond. Ils grandissent dans la propriété familiale mais finissent par en être bannis quand leur père se rend compte qu’il n’est pas leur géniteur. Ils trouvent refuge au Bouchon et, pendant quatre générations, défendent ce « royaume » où se joue l’histoire de l’humanité, ses violences, ses passions, ses beautés et sa dévastation. De la genèse de cet ambitieux roman, des personnages mythiques qui l’habitent et de ses significations sous-jacentes, nous avons voulu discuter avec l’autrice qui porte ce projet depuis sa thèse de doctorat en anthropologie, en 1980.

Vous affirmez dans une courte note introductive que vous découvrez Le Bouchon au cours de vos recherches en anthropologie et que vous avez dès cet instant-là la certitude que, si l’histoire qu’on vous raconte ne sera pas incluse dans votre thèse, il vous faudra néanmoins l’écrire. Est-ce exact ou cette note est-elle déjà une sorte d’entrée dans le roman ?

Les deux. Je me suis effectivement rendue là-bas dans le cadre de ma thèse mais l’histoire que me raconte mon informateur est banale. Des enfants sont nés de l’union d’un esclave et de l’épouse du propriétaire d’une exploitation sucrière, mais dans son récit, ces enfants sont reconnus par leur père et il leur donne son nom. Il est aussi question d’une certaine autarcie, de mariages entre cousins et de consanguinité entre familles ayant des liens de parenté. Cette histoire fait tilt pour moi, je sais déjà qu’elle sera la matrice d’un formidable roman mais elle n’entre pas dans le périmètre de ma thèse qui porte sur les identités minoritaires. Je la garde en mémoire tout en sachant qu’il me faudra la transformer. Très vite, j’écris des ébauches dans des carnets mais je n’arrive pas à maîtriser ce projet si ambitieux. Certains personnages se glissent alors dans d’autres romans. Pendant des années, je suis freinée dans l’écriture par cette ambition et parce que je ne me sens pas à la hauteur. Il m’a fallu parvenir à une grande maturité pour me libérer de mes propres barrières. Il faut dire aussi que j’ai commencé ma vie d’écrivaine par des nouvelles, puis je suis passée à des romans à la structure resserrée : peu de personnages, une temporalité assez courte, des compositions relativement simples. Brasser quatre générations, une multitude de personnages et un siècle de transformations me paraissait hors de portée…

Votre thèse a donc porté sur les identités minoritaires. Pourquoi ce choix-là ?

La société mauricienne est composée de personnes issues de différentes cultures et nationalités d’origine, qui n’ont pas réussi à construire ensemble une culture commune ni à forger un sentiment d’appartenance qui transcende leurs différences. Chacun s’est accroché à son identité, y tenant plus que tout. Quant à ceux issus de l’esclavage, ils ont été coupés de leurs origines et l’accès à leur identité leur était donc interdit. Tout cela a déséquilibré la société. Il y a eu des émeutes, mais fort heureusement, ce n’est pas allé jusqu’à la guerre civile. La répartition des pouvoirs reste néanmoins très déséquilibrée, les descendants des colons ont gardé la majeure partie du pouvoir économique. Ils vivent en autarcie et ne se mélangent pas aux autres communautés. Tout cela explique mon intérêt pour ces questions identitaires.

Si la question identitaire est évidemment l’un des enjeux du roman, un autre thème le sous-tend en filigrane : celui de la mémoire et de l’oubli contre lequel il faut lutter. Question plus complexe qu’il n’y paraît à première vue…

Oui, c’est une question qui est au cœur du roman, l’un de ses enjeux principaux. Il n’y a pas de tombes d’esclaves à Maurice et c’est déjà le premier effacement dont ils sont victimes. Ils ont été enterrés et oubliés. Même leurs noms ont été oubliés. Au moment de l’abolition de l’esclavage, on leur a inventé des noms liés à la localisation des exploitations où ils travaillaient, à des particularités de physionomie, mais aussi parfois des noms dégradants ou saugrenus. Aujourd’hui, certains ne souhaitent pas qu’on revienne sur l’histoire de l’esclavage, ils disent qu’il faut passer à autre chose, ne pas ressasser. Des descendants d’esclaves ne le souhaitent pas non plus tant cette histoire est douloureuse pour eux. Donc la question de la mémoire et de l’oubli reste brûlante. Mais sans revenir sur l’esclavage, il suffit d’observer ce qui se passe en Méditerranée aujourd’hui, tous ces morts dont on ne retiendra pas le nom, qui n’auront pas de tombes et dont l’humanité sera ainsi niée. Nous avons là deux pôles de l’histoire de la colonisation. Mon roman est une manière de recréer le mythe originel de l’île Maurice, de dire : notre histoire commence avec la colonisation, la violence et la dépossession qui l’accompagnent, mais en réalité, il y a une autre histoire oubliée qu’il s’agit de raconter.

L’un de vos personnages, Willie, se sent responsable de tout et souhaite expier des fautes qu’il n’a pas commises. Il ne connaît pas le repos. Pouvez-vous nous éclairer sur ce personnage si énigmatique ?

Mes personnages ne sont pas le résultat de constructions rationnelles que j’échafauderais en dehors de l’écriture, pour incarner des concepts ou des messages. Ils viennent à moi dans l’énergie de l’écriture, ils s’imposent à moi. Chacun de mes personnages porte un peu de moi, exprime certains de mes sentiments, mais cela se fait presque à mon insu. Après, je peux tenter d’expliquer, d’analyser ce que j’ai voulu dire.

Willie est quelqu’un qui est happé par l’idée de la barbarie, qui doit l’expier. Il incarne la notion de sacrifice au sens quasi christique du terme, mais sans que ce soit dans un cadre religieux. Il souffre parce que sa mère voit en lui l’incarnation de sa propre culpabilité, il représente pour elle un reproche vivant. Il est séparé des autres parce qu’investi dans cette mission, il en oublie d’aimer ses proches.

Parlons aussi de Mylène, une créature ni humaine, ni monstrueuse, ni divine. Qui est donc Mylène ?

Mylène se sent invisible. Elle est cette femme seule, silencieuse, qui se sent inutile et en souffre. Mais à un moment donné, elle perçoit qu’elle fait partie de la nature, elle se fond dans la nature, elle se donne symboliquement une mission qui prend tout son sens quand Le Bouchon est attaqué, elle accomplit alors un acte de magicienne. Mylène acquiert ainsi une dimension mystique.

Vos personnages sont finalement plus proches de l’épopée ou du mythe que des personnages que l’on rencontre habituellement dans les romans, en cela qu’ils n’ont pas de psychologie ou d’enjeux individuels.

Oui, il est vrai que, dans tous mes romans, il y a une grande part de mythe. Ma mère me racontait souvent les récits de la mythologie indienne quand j’étais enfant, j’ai lu très jeune les Mille et Une Nuits que j’adorais, j’ai baigné dans la lecture de contes de toutes origines. Tout cela a façonné mon imaginaire. Et là, je ne voulais pas écrire un roman historique. Je voulais donner à cette histoire une dimension autre et je suis heureuse d’y être parvenue. Mais comme je le disais, les personnages se sont imposés à moi, chacun est arrivé au fil de l’écriture, au moment où le récit avait besoin de lui pour avancer. Même leurs noms me sont venus sans réflexion ni recherche volontaire. Et je me dis que c’est Le Bouchon qui m’a inspiré tout ça. Ça a pris tellement de temps ! Ça aurait pu ne pas arriver… Quand j’ai terminé mon texte pour la collection « Ma nuit au musée », un texte important pour moi et écrit au « je », je cherchais une évasion. J’ai rouvert mes anciens carnets, et c’est parti !

Parlons du narrateur, celui qui sait et qui raconte « par devoir, par obsession ». Il est « né pour cela ». Un double de l’écrivaine, mais un double masculin ?

Oui, absolument. Mais pour raconter, il fallait qu’il ait vécu certaines choses, qu’il ait été le témoin de tout cela, qu’il soit le gardien de la mémoire. Quand j’écris, je suis hors-identité. Je peux être tout, homme ou femme, vieille ou jeune, je peux être ce que je veux. Je suis extérieure au monde, j’adopte la posture du scribe qui capte, raconte, restitue. Et je suis de la première génération de ma famille qui a cette place-là. Les silences des femmes des générations précédentes ont été très présents pour moi. J’avais un sentiment de responsabilité et l’écriture m’est venue comme un cadeau.

Comment vivez-vous le fait que l’on parle de chef-d’œuvre à propos de ce livre et qu’on le compare volontiers au Cent ans de solitude de García Márquez ?

Je suis troublée quand on parle de chef-d’œuvre, c’est comme si on disait que ce livre-là serait mon dernier. Je veux bien finir là-dessus, c’est flatteur, mais j’espère plus encore que l’histoire ne se terminera pas là, et que j’aurai encore d’autres choses à dire et à écrire. J’ai peur aussi qu’annoncer un chef-d’œuvre parasite le lecteur qui va lire avec cette idée en tête et sera peut-être déçu. Je préfèrerais que les lecteurs viennent vers mes livres sans a priori, mais je sais que c’est impossible et qu’il y a toujours des impressions ou des attentes créées par les médias. Quant au rapprochement avec García Márquez, il me touche bien sûr. J’ai beaucoup lu la littérature d’Amérique latine et j’en suis imprégnée. Mais je ne pratique pas le réalisme magique de García Márquez. Mes romans se construisent plutôt dans l’imbrication entre réalisme et mythologie.

Propos recueillis par Georgia Makhlouf

Chronique d’un royaume perdu d’Ananda Devi, Grasset, 2026, 464 p.

Son dernier roman, Ananda Devi l’a dédié à son île, la république de Maurice, « ma source, mon chant, ma blessure », écrit-elle dans ses remerciements. Elle précise aussi, dans une brève note à la toute fin, que cet ouvrage ne prétend pas être historique, mais que « né d’un délire uchronique », il se donne pour objectif de « mieux bousculer la pensée ». Et il y parvient, il nous remue, nous interroge, bouleverse nos repères et nous émeut, par la beauté de sa langue ciselée, tout à la fois sensuelle et précise, charnelle et chamarrée, en un mot magnifique, et par la virtuosité de sa construction.Ananda Devi compose, depuis son premier recueil de nouvelles publié à 19 ans, une œuvre puissante, riche d’une trentaine d’ouvrages et récompensée par de nombreux prix prestigieux parmi lesquels...
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