Entretiens

François-Henri Désérable : le goût des mots

François-Henri Désérable : le goût des mots

© Claire Désérable

Arun Kumar possède un palais extraordinaire, capable de percevoir les nuances les plus subtiles du vin, ses secrets les plus insoupçonnés, comme un aventurier découvrirait des zones encore inconnues d’une planète pourtant mille fois sillonnée. Mais un génie n’en étant pas moins homme, il entend bien faire de ce don un instrument pour accomplir un étrange dessein.

François-Henri Désérable, grand voyageur, nous emmène avec Le Palais à travers le monde, de la Bourgogne, où l’ancrage à la terre est une philosophie de vie, à New York, en passant par l’Inde et d’autres lieux encore et, suivant les conseils d’écriture de son cher Romain Gary, guide et accompagne le lecteur pas à pas, partageant avec lui son regard à la fois affûté et amusé sur ses contemporains.

Qu’est-ce qui vous a amené à choisir l’univers du vin pour votre nouveau roman ?

Il y a encore six ans, je ne connaissais rien au vin – mais alors rien de rien : j’aurais sans doute échoué au contrôle de connaissances consistant à distinguer un pinot noir d’un arrêt de bus. Et puis, un jour, alors que je traversais la Côte de Beaune à vélo dans un léger état d’ivresse – circonstance qui peut altérer la fiabilité des révélations –, j’ai eu le sentiment très net d’avoir été désigné par une force extérieure pour écrire un roman sur le vin. Avant d’écrire une seule ligne, j’ai consacré près de deux ans à apprendre l’œnologie, à arpenter des vignobles, à goûter, à lire, à écouter. Et j’ai découvert un univers tout à fait fascinant, d’une richesse inouïe, fait d’artistes qui travaillent les mains dans la terre, font sourdre la chair du monde par la pulpe du raisin, transforment un fruit en plaisir, puis ce plaisir en souvenirs. Ils portent des doudounes sans manches. On les appelle des vignerons.

Arun Kumar a « le palais absolu, comme d’autres l’oreille ». Mais il manque de mots pour exprimer toutes les nuances qu’il ressent tant le monde qui s’ouvre à lui est immense, alors il en invente. Le rôle de l’écrivain est-il le même, c’est-à-dire percevoir ce que d’autres ne perçoivent pas, « mettre en mots les vertiges » ?

Le dégustateur, comme l’écrivain, poursuit sans doute la même chimère : mettre des mots sur des sensations qui, par nature, résistent aux mots. L’un cherche à dire le vin, et l’autre à dire le monde ; dans un cas comme dans l’autre, le langage paraît toujours un peu trop pauvre pour la tâche qu’on lui assigne. Nicolas Bouvier, que je cite souvent, que je ne me lasse jamais de citer, parle dans un entretien de « faire la poste entre les mots et les choses : chaque chose a son mot, et faire la poste entre l’un et l’autre, c’est comme réunir deux partenaires qui ignoreraient leur adresse respective ». Voilà ce que nous sommes, nous, les écrivains : de simples facteurs. Et certains jours de grâce, il arrive qu’une phrase trouve exactement sa destination. Mais trop souvent les enveloppes nous reviennent avec un tampon impitoyable : « Inconnu à cette adresse ». C’est peut-être cela, écrire : recommencer la tournée le lendemain, avec l’espoir obstiné que cette fois les mots finiront par trouver les choses.

Le célèbre critique vinicole Michael Waterman est inspiré de Robert Parker, pourtant nommé lui aussi. La mère de Bernie Mooch, un des Vilains Bonshommes, occupait un appartement au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, où habitait un certain M. Piekielny. Arun achète une carte postale à la galerie Garance et Marion à Venise. D’où vient ce goût de mêler si précisément la réalité à la fiction, qui crée une forte complicité avec le lecteur ?

J’ai toujours vu le réel et la fiction comme deux territoires frontaliers, mais dont la frontière est poreuse, au sein d’une sorte d’espace Schengen où la libre circulation des personnes et des personnages est assurée. Et moi, en tant que romancier, je suis comme un contrebandier dont la spécialité consiste précisément à faire passer des choses d’un monde à l’autre sans toujours déclarer la marchandise à la douane : je dissimule des personnages dans des lieux réels, j’introduis des personnes existantes dans des histoires inventées, je fais voyager des souvenirs avec de faux passeports et je laisse parfois le lecteur se demander qui, du réel ou de la fiction, est en situation irrégulière.

El-Baresed, déjà cité dans Mon maître et mon vainqueur comme poète libanais, est ici romancier, né en 1987, amateur de hockey, et son nom est particulièrement évocateur. La création de ce double est-elle pour vous une manière de vous réinventer à travers la fiction ?

El-Baresed est l’anagramme de Désérable. Il est mon double de fiction, comme Nathan Zuckerman l’était pour Philip Roth ou Arturo Belano pour Roberto Bolaño. Mais un double n’est jamais un simple reflet : c’est un miroir déformant qui permet de se regarder autrement. Il porte certaines de mes obsessions, peut-être aussi certaines de mes interrogations ; il me ressemble sans être tout à fait moi. La preuve : il est libanais.

Justement, pourquoi avoir choisi une identité libanaise pour El-Baresed ? Que représente le Liban pour vous ?

Tout simplement parce que j’aime ce pays. Quant à savoir ce que représente pour moi le Liban, je répondrais Aline el-Sayed. Avant d’être une histoire, une culture ou une géographie, un lieu est d’abord quelqu’un qui nous l’a fait aimer. Mon Liban à moi commence avec Aline el-Sayed, une fille géniale que j’ai rencontrée en fac de droit, à Lyon. C’est elle qui m’a donné envie de découvrir ce pays, qui m’a ouvert les portes de Beyrouth, qui m’en a révélé l’énergie si singulière. C’est une ville généreuse, excessive, absurde, où le désespoir le plus profond côtoie une forme de joie presque insolente. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus, Aline et moi, mais c’est une amie qui m’est chère. J’aimerais qu’elle le sache. J’espère qu’elle lit L’Orient littéraire.

De goûteur extraordinaire, Arun Kumar se révèle ensuite en tant que créateur. Son génie ne réside-t-il pas finalement là, lorsqu’il se transforme en alchimiste ?

Avoir un palais absolu est un don extraordinaire, mais c’est encore une forme de réception : Arun perçoit le monde avec une acuité inaccessible à la plupart des hommes. Le véritable geste de création commence lorsqu’il ne se contente plus de recevoir les sensations pour tenter de les reproduire.

Le génie, à l’inverse du talent, n’est-il pas finalement une malédiction ?

Le talent se cultive ; le génie existe a priori. Michon dans Rimbaud le fils écrit cette phrase magnifique – que j’ai placée en épigraphe de mon premier roman Évariste : « Le génie déployant par pur miracle ses ailes s’avise après coup de l’ombre qu’elles font, des hommes qui accourent dans ce mirage, et dès lors celui qui est le jouet de cet attribut fantôme et projette cette ombre s’en infatue, veut l’accroître, se damne. » Et pourquoi se damne-t-il ? Ma théorie, c’est que le génie perçoit davantage et souffre aussi davantage de ce qui lui échappe. C’est le drame du dégustateur absolu : là où un homme au palais normal boit un verre de vin et se dit « hmmm, c’est bon », lui se demande pourquoi il n’arrive pas à retrouver dans cette gorgée l’intégralité du cosmos. Le génie est une proximité douloureuse avec l’absolu qui, par définition, est toujours hors d’atteinte.

Le Clos des Toucans associe à son vin de grands écrivains. Si vous deviez à votre tour rédiger une phrase qui figurerait sur l’étiquette d’un vin d’exception, quelle serait-elle ?

L’idée d’une citation sur l’étiquette du Clos des Toucans m’est venue du Château Chasse-Spleen – un vin dont Byron disait qu’il « n’a pas son pareil pour chasser les idées noires ». Il y a maintenant un quart de siècle, Céline et Jean-Pierre Villars-Foubet, les propriétaires, ont eu la très belle idée de demander à un écrivain d’orner chaque millésime d’une citation. Au fil des années, David Lodge, Jean-Philippe Toussaint, Jay McInerney ou encore Maylis de Kerangal ont laissé leur empreinte sur ces bouteilles. Et figurez-vous qu’on m’a demandé à mon tour d’écrire une phrase pour le millésime 2025. J’ai choisi d’écrire un distique en décasyllabes, où je voulais montrer qu’un grand vin est une manière de suspendre le temps :

« Une goutte de Chasse-Spleen virgule

Et les heures ont perdu leurs pendules ».

Propos recueillis par Carine Marret

Le Palais de François-Henri Désérable, Gallimard, 2026, 400 p.

Arun Kumar possède un palais extraordinaire, capable de percevoir les nuances les plus subtiles du vin, ses secrets les plus insoupçonnés, comme un aventurier découvrirait des zones encore inconnues d’une planète pourtant mille fois sillonnée. Mais un génie n’en étant pas moins homme, il entend bien faire de ce don un instrument pour accomplir un étrange dessein.François-Henri Désérable, grand voyageur, nous emmène avec Le Palais à travers le monde, de la Bourgogne, où l’ancrage à la terre est une philosophie de vie, à New York, en passant par l’Inde et d’autres lieux encore et, suivant les conseils d’écriture de son cher Romain Gary, guide et accompagne le lecteur pas à pas, partageant avec lui son regard à la fois affûté et amusé sur ses contemporains.Qu’est-ce qui vous a amené à choisir...
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