© Ann-Sophie Guillet
Poétesse, romancière, photographe et performeuse, Rim Battal explore depuis plusieurs années les territoires de l’intime, du corps et de l’écriture de soi. Avec Rim., elle prolonge aujourd’hui cette démarche sous une forme inédite : une application de journaling et d’écriture créative, conçue pour faire de l’écriture un geste quotidien et accessible à tous. Nous l’avons rencontrée pour découvrir ce projet, dont le lancement officiel est prévu en septembre 2026.
Comment est né le désir de devenir créatrice d’une application, et comment présenteriez-vous Rim. à quelqu’un qui la découvre ?
Le désir est né très simplement : j’écris partout, depuis toujours, dans des carnets, dans mon téléphone, dans des fichiers dispersés, et je transmets aussi l’écriture depuis des années à travers des ateliers. J’ai notamment donné des ateliers au Liban, à Deir al-Qamar, et j’y ai vu une soif très forte d’écriture, mais aussi à quel point écrire peut accompagner dans des moments difficiles. Dans un pays traversé par la guerre, les déplacements, les départs, la difficulté parfois de garder avec soi ses objets, ses carnets, ses archives, une application peut aussi devenir un espace transportable : un lieu où ses textes restent accessibles partout. À un moment, j’ai eu envie de réunir ces deux gestes : l’écriture intime et l’accompagnement.
Rim. est une application de journaling et d’écriture créative, mais je la présenterais surtout comme une petite chambre à soi ambulante : un espace confidentiel, beau, minimal, où l’on peut écrire quelques mots par jour, garder trace de ce qui nous traverse, recevoir des citations et des propositions d’écriture choisies par moi, puis revenir à ses textes plus tard. Ce n’est pas une application pour performer sa vie intérieure ; c’est plutôt un endroit pour la déposer, sans pression, et peut-être mieux s’en souvenir.
Vous évoquez – avec un clin d’œil à Virginia Woolf – une « chambre à soi » ambulante. Comment faire du téléphone, souvent associé à la distraction et à la dispersion, un lieu de retrait et de concentration ?
Le téléphone est évidemment un objet de distraction, parfois même une petite machine à pulvériser l’attention en miettes. Mais justement, puisque nous l’avons presque toujours avec nous, je me suis demandé comment en détourner l’usage : comment faire d’un objet qui nous disperse un espace qui nous rassemble. L’exil est aussi une problématique qui me traverse en tant que femme marocaine vivant en France. Je réfléchis beaucoup et depuis toujours à la difficulté d’avoir ou de retrouver un foyer. Un jour, alors que je m’en plaignais à mon psy, il m’a dit quelque chose qui m’est resté : le foyer, ce n’est pas seulement l’endroit où l’on habite, c’est aussi le feu que l’on porte en soi, ce qui nous anime, ce que l’on peut replanter ailleurs tant que cela reste vivant. Rim. part aussi de là : le téléphone peut devenir un lieu minuscule où transporter ce feu et l’alimenter par l’écriture. La « chambre à soi » n’est donc pas seulement une pièce, mais une condition intérieure : un endroit où formuler sans être interrompu·e, jugé·e, exposé·e. Je ne veux pas ajouter du bruit au bruit, mais proposer un usage lent du numérique : le téléphone non pas comme vitrine, mais comme carnet secret où la réflexion s’organise.
L’application promet d’écrire « sans exposition », mais « jamais seul ». Comment conciliez-vous ces deux dimensions apparemment contradictoires, d’autant que votre œuvre littéraire transforme souvent l’expérience intime en parole politique et publique ?
Je ne crois pas que l’intime et le collectif soient contradictoires ; je crois même que l’intime devient politique quand il a d’abord eu le droit d’exister quelque part sans être immédiatement utilisé, montré, monétisé ou commenté. Dans Rim., les textes restent privés : on écrit sans exposition, sans regard extérieur, sans obligation de transformer sa vie intérieure en contenu. Mais on n’écrit pas seul·e parce qu’il y a un compagnonnage : des extraits littéraires choisis, des consignes, des ateliers, des rencontres, une communauté qui existe autour de la pratique plutôt qu’à l’intérieur des textes personnels. C’est une différence importante pour moi. J’ai toujours travaillé à partir de l’expérience intime, du corps, de la mémoire, parfois de la violence ou de la honte, mais pour qu’une parole puisse devenir publique, il faut aussi qu’elle ait eu un lieu où se former en sécurité. Rim. essaie d’offrir ce premier lieu.
Jusqu’où intervenez-vous personnellement dans le choix des contenus ? L’application utilisera-t-elle une forme d’intelligence artificielle pour proposer des sujets, corriger ou analyser les textes ?
J’interviens entièrement dans le choix des contenus : les extraits, les citations, les propositions d’écriture, les pistes de lecture, tout cela relève d’un travail de curation que j’assume de A à Z. Je tiens beaucoup à cette dimension située : ce ne sont pas des contenus neutres ou interchangeables, ils passent par mon regard d’autrice, mes lectures, mes découvertes littéraires, mon expérience des ateliers, du mentorat, des stages d’écriture avec différents publics. Et non, l’application n’utilisera pas d’IA pour proposer des sujets, corriger, interpréter ou analyser les textes des utilisateurices. Je ne veux surtout pas qu’un outil vienne diagnostiquer la vie intérieure des gens ou leur dire si leur phrase est « bonne ». Les ateliers sont pensés et conçus par moi-même ; Rim. propose un compagnonnage humain, discret, littéraire, pas une autorité automatique qui vient mettre des notes à nos réflexions intimes.
Vous annoncez une application multilingue. Or, chaque langue porte avec elle une culture, une mémoire, un imaginaire, parfois même une manière particulière de se raconter. S’agira-t-il, dans Rim., de proposer la même expérience en plusieurs langues, ou chaque langue ouvrira-t-elle sur des propositions d’écriture différentes ?
Au départ, il s’agira des mêmes propositions traduites dans les différentes langues, avec un corpus qui, lui, sera traversé par des textes venus de plusieurs pays, cultures et traditions littéraires. Je ne prétends pas que ce sera parfait immédiatement : traduire une consigne d’écriture, ce n’est pas seulement déplacer des mots, c’est aussi déplacer des rythmes, des imaginaires, parfois des évidences culturelles. Il y aura sans doute des failles, des maladresses, des choses à ajuster, et elles seront corrigées au fur et à mesure grâce aux retours des utilisateurices. Je crois beaucoup à l’épreuve du réel : tous les outils très performants que nous utilisons aujourd’hui ont commencé avec des versions imparfaites avant de devenir plus justes. Donc je demande un peu de patience et d’indulgence au lancement ; je n’ai pas une armée d’investisseurs derrière moi, seulement beaucoup de travail, beaucoup de café, et une foi assez solide dans la circulation des textes.
Votre pratique associe étroitement le texte, la photographie, la voix et la performance. Rim. restera-t-elle centrée sur l’écrit, ou accueillera-t-elle des images, des dessins, des lectures enregistrées… ?
Rim. restera centrée sur l’écrit, très clairement. Il n’y aura pas d’images dans l’application, précisément parce que je veux préserver un espace qui résiste à la logique visuelle permanente dans laquelle nous sommes déjà plongé·es. Mon travail associe souvent texte, photographie, voix et performance, mais Rim. répond à un autre besoin : revenir à la phrase, au fragment, à la note, à ce qui se formule sans devoir être illustré. En revanche, la voix et la performance pourront exister autour de l’application, notamment à travers des lectures enregistrées, des exercices d’oralité, des ateliers ou des événements publics. Mais le cœur de Rim. restera volontairement sobre : un lieu pour écrire, relire, garder trace, sans transformer chaque émotion en image partageable.
Rim. semble moins vouloir ajouter une application de plus à nos téléphones que rendre possible un geste souvent repoussé : écrire. Qu’aimeriez-vous que cette expérience transforme chez les utilisateurs ?
J’aimerais que Rim. transforme d’abord le rapport au commencement. Beaucoup de personnes repoussent l’écriture parce qu’elles pensent qu’il faut du temps, du calme, une grande idée, une table bien rangée, une vie intérieure présentable ; en réalité, on peut commencer par trois phrases dans un bus, une cuisine, une chambre d’hôtel, une file d’attente. L’application permet aussi de programmer des notifications aux heures que l’on choisit, ou de les désactiver complètement, pour sanctuariser un moment quotidien d’écriture sans en faire une obligation. Ce que j’aimerais, c’est que les utilisateurices retrouvent une forme de régularité : non pas écrire pour devenir quelqu’un d’autre, mais pour mieux habiter ce qu’iels vivent déjà, garder trace des jours, des joies, des failles, des choses minuscules qui deviennent souvent essentielles avec le temps.
Quel serait le premier texte que vous écririez vous-même dans Rim., le jour de son lancement ?
J’aimerais commencer un travail poétique par fragments, rythmé par le cycle menstruel. Écrire non pas seulement sur l’organique et le physiologique mais sur tout ce qui l’entoure : les variations d’énergie, les irritations minuscules, les élans, les fatigues, les désirs, les retraits, les moments où l’on se sent traversée par une météo intérieure qui change tout, y compris le rapport aux autres. J’aimerais faire apparaître les aspérités de ce cycle, rendre visible ce rollercoaster émotionnel que beaucoup de femmes traversent chaque mois et qui reste encore souvent traité comme un détail, alors qu’il transforme concrètement la perception, le corps, la parole, la patience, l’amour, parfois même les textos qu’on envoie, ce qui est un vrai sujet politique. Ce serait une manière d’utiliser Rim. exactement comme je l’imagine : partir d’une expérience intime, répétée, presque banale, et lui donner une forme.