Entretiens

Jean-Christian Petitfils : « La Révolution française n’a pas installé la démocratie »

Jean-Christian Petitfils : « La Révolution française n’a pas installé la démocratie »

D.R.

Tournant capital de l’histoire de France, elle a amené avec elle la fin de l’Ancien Régime et des privilèges, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la liberté individuelle, l’égalité civile, le début d’une représentation nationale et la fondation de l’État-nation. Aucune période n’a connu en si peu de temps autant de remises en cause, de bouleversements politiques, culturels ou religieux, de réformes de structures, qui ont ouvert, de façon chaotique parfois, les voies de la modernité.

De la multitude d’ouvrages qui lui ont été consacrés, furent bien souvent retenues les réhabilitations et condamnations des principaux personnages ou courants politiques à l’œuvre au cours de la période, formant un nœud mémoriel, de la Terreur aux guerres de Vendée, encore prégnant de nos jours. Dans un ouvrage remarquable qui vient tout juste de paraître chez Perrin, l’historien Jean-Christian Petitfils se propose d’analyser et de clarifier les bouleversements intervenus, en se servant des concepts de la science politique moderne : souveraineté, légitimité, représentation, élections, démocratie, mise en scène symbolique des événements, dérive autoritaire, voire totalitaire… Il en ressort une vision neuve, décapante de la Révolution, loin du catalogue des faux-semblants et des nostalgies trompeuses…

Auteur d’ouvrages de référence, comme son livre sur Jésus (suivi d’un Dictionnaire amoureux de Jésus, lauréat du prix Spiritualités d’aujourd’hui) ou ses biographies d’Henri IV, Louis XIII, Louis XIV (qui lui a valu le Grand prix de la biographie de l’Académie française), Louis XV, Louis XVI, Marie-Antoinette et Fouquet, Jean-Christian Petitfils a bien voulu répondre aux questions de L’Orient littéraire.

Vous réhabilitez en partie le rôle de la haute noblesse dans le déclenchement de la Révolution. Comment expliquez-vous que ce rôle ait été longtemps éclipsé par le récit d’une révolution essentiellement menée par la bourgeoisie contre l’aristocratie ?

Cela vient d’une erreur de perspective, aggravée par des considérations idéologiques. Longtemps les historiens ont considéré que la Révolution française commençait le 17 juin 1789 par l’autoproclamation des États généraux en Assemblée nationale, d’où la victoire de la bourgeoisie du tiers état sur les ordres privilégiés, Clergé et Noblesse. Le 14 juillet marqua l’entrée du petit peuple parisien dans le mouvement. En réalité, les troubles et même les violences commencèrent plus tôt, en 1787-1788, avec l’échec du plan de réformes du Contrôleur général Calonne, soutenu par le roi, plan qui s’était heurté à la vive opposition de l’Assemblée des Notables. « Les patriciens commencèrent la Révolution », dira Chateaubriand.

Vous montrez que la rupture avec l’Église, notamment avec la Constitution civile du clergé, a profondément divisé la France. Peut-on considérer que la Révolution, en rompant avec une partie de l’héritage religieux et culturel de la France, a contribué à son déclin ?

Sur le moment, oui, indiscutablement. La rupture a été profonde à partir de la nationalisation des biens du Clergé puis la condamnation par la papauté de la Constitution civile du 12 juillet 1790, qui organisait une Église indépendante de Rome, avec un clergé prêtant un serment de fidélité rigoureux. Il en résulta une fracture entre l’Église nouvelle, celle des prêtres « jureurs », et l’Église restée fidèle à Rome, celle des prêtres réfractaires. Les persécutions contre ces derniers furent nombreuses et cruelles. Cependant, à partir du Concordat signé entre Bonaparte et le Saint-Siège le 15 juillet 1801, on vit progressivement renaître l’Église traditionnelle avec le retour d’exil de nombreux prêtres et une spectaculaire remontée de la spiritualité dans les couches populaires qui marquera la France du XIXe siècle. La crise de la foi catholique n’interviendra que beaucoup plus tard, au XXe siècle.

Quelles sont les crises qui expliquent le déclenchement de la Révolution française ? Vous évoquez notamment la politique d’endettement de Necker durant la guerre d’Amérique. Peut-on dire que le soutien français à l’indépendance américaine a paradoxalement précipité la chute de la monarchie qui l’avait décidé ?

L’endettement de la France à la veille de la Révolution était gigantesque. L’État vivait au-dessus de ses moyens. Une dette publique de 1,25 milliard de livres, un déficit budgétaire de 125 millions pour 475 millions de recettes. Cette situation était largement imputable à la guerre d’Amérique et à la folle politique d’emprunt du ministre Necker. À ceci se sont ajoutées trois autres crises qui ont précipité la fin de l’Ancien Régime : une longue crise politico-idéologique, issue de la volonté de la haute noblesse de prendre sa revanche sur l’absolutisme louisquatorzien et de retrouver les libertés « féodales » d’antan ; une crise structurelle de cette même noblesse ne parvenant plus à intégrer les couches montantes de la moyenne et haute bourgeoisie, paralysées dans leur ascension sociale ; enfin, une sérieuse crise économique et sociale particulièrement grave, due au dérèglement climatique des années 1787-1789, responsable de la pénurie frumentaire et des désordres sociaux du printemps de 1789.

Vous avez déjà consacré un livre à Louis XVI. Sa fuite à Varennes a-t-elle définitivement scellé dans l’esprit des Français l’image d’un roi traître à la nation, indépendamment de ses intentions réelles ?

Très certainement, cette malheureuse équipée des 20 et 21 juin 1791 a marqué une cassure dans la popularité de Louis XVI, dont les intentions n’ont pas été comprises. On a cru que le roi voulait gagner l’étranger, ce qui était faux. Fuyant les Tuileries où il se considérait comme prisonnier avec sa famille, il se rendait dans la place forte de Montmédy en Lorraine afin de négocier avec la toute-puissante Assemblée nationale. Il ne s’opposait pas à la Révolution, voulant seulement rééquilibrer le projet de Constitution et en rediscuter avec les députés. Malheureusement la pleine confiance de l’opinion ne revint jamais.

Vous mentionnez la Vendée parmi les épisodes de violence révolutionnaire. En quoi ce soulèvement se distingue-t-il, dans sa nature et sa répression, des massacres de Septembre ou de la Terreur parisienne ? Aurait-on pu éviter ces bains de sang ou était-ce inéluctable ?

Ces trois épisodes ont été tragiques et sanglants, mais ils n’ont eu ni la même durée, ni la même ampleur. Les massacres de Septembre 1792 durèrent trois jours, au cours desquels, dans un mouvement d’hystérie collective, des prisonniers politiques, des aristocrates, des prêtres et des détenus de droit commun furent lynchés, égorgés ou sabrés par de petits groupes de spadassins avinés, dans l’indifférence générale des autorités. Ils firent entre 1 250 et 1 400 morts. La Terreur qui s’étendit sur plusieurs mois, à partir de septembre 1793, fut marquée par l’institution de lois et de mesures d’exception destinées, disait-on, à défendre la République contre les « ennemis de l’intérieur » ou même les « suspects ». Selon les chercheurs, il y aurait eu 17 000 exécutions ordonnées par des juridictions d’exception et entre 18 000 et 23 000 autres victimes extrajudiciaires ou décédées en prison. La guerre de Vendée, marquée par le soulèvement d’une partie des provinces de l’Ouest et d’effrayants massacres de population, dura plusieurs années et fit, selon les dernières estimations, 170 000 morts chez les Vendéens et 20 000 chez les Républicains.

Tout ceci, évidemment, aurait pu être évité si la Révolution ne s’était pas emballée, surtout après la déclaration de guerre contre l’Autriche voulue par les Girondins en avril 1792, la radicalisation des opinions et l’extension de la crise économique.

La Révolution française est souvent présentée comme un modèle universel. Or votre analyse invite au contraire à s’interroger sur sa spécificité française…

Il faut tenir compte des deux, une spécificité française, avec une œuvre de transformations gigantesques dans de multiples domaines – abolition de l’Ancien Régime, proclamation des droits de l’homme, mise en place de nouvelles institutions et d’une nouvelle législation – et volonté de servir de modèle émancipateur auprès des peuples « asservis ». La Révolution française, dès ses premières victoires, se fit expansionniste et annexionniste. En même temps, le drapeau tricolore et les droits de l’homme ont servi de modèle et de référence majeure dans le monde entier pour les forces émancipatrices.

Tout compte fait, la Révolution française a-t-elle été une réussite ou un échec ? A-t-elle vraiment instauré une démocratie ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Faut-il en « sortir » et si oui, comment ?

Sans nul doute, la Révolution est l’événement majeur de l’Histoire de France, marquant le passage de la souveraineté monarchique à la souveraineté nationale. Elle a tracé le chemin vers la modernité, abolissant la société de corps et d’ordres, les inégalités de castes et de rangs, les derniers restes de la féodalité, proclamé les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi et devant l’impôt, l’accessibilité de chacun à tous les emplois. De surcroît, elle a instauré le principe de la représentation nationale, acclimaté progressivement les élections et, avec elles, les idées généreuses de citoyenneté, mais elle n’a nullement installé la démocratie telle que nous l’entendons aujourd’hui, avec les libertés d’expression et de réunion, le pluralisme des opinions, des lois protectrices des minorités, des tribunaux impartiaux et de solides contre-pouvoirs protégeant des dérives autoritaires.

Les grands enjeux politiques d’aujourd’hui – pouvoir d’achat, insécurité, immigration de masse, réindustrialisation, impuissance bureaucratique, défis environnementaux, culturels et identitaires… – n’ont aucun rapport avec ce qu’ils étaient à cette époque, alors qu’une bonne partie de l’opinion se complaît toujours dans les structures mentales des temps révolutionnaires. On se réfère sans cesse aux postures, à la rhétorique et au narratif révolutionnaires : on parle d’États généraux, de cahiers de doléances, de Bastille à prendre. Les Gilets jaunes avaient même installé des guillotines fictives sur certains ronds-points ! C’est en ce sens qu’il faut se guérir de la Révolution ! Il ne s’agit pas pour autant de revenir en arrière.

Propos recueillis par Alexandre Najjar

La Révolution française de Jean-Christian Petitfils, Perrin, 2026, 976 p.

Tournant capital de l’histoire de France, elle a amené avec elle la fin de l’Ancien Régime et des privilèges, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la liberté individuelle, l’égalité civile, le début d’une représentation nationale et la fondation de l’État-nation. Aucune période n’a connu en si peu de temps autant de remises en cause, de bouleversements politiques, culturels ou religieux, de réformes de structures, qui ont ouvert, de façon chaotique parfois, les voies de la modernité.De la multitude d’ouvrages qui lui ont été consacrés, furent bien souvent retenues les réhabilitations et condamnations des principaux personnages ou courants politiques à l’œuvre au cours de la période, formant un nœud mémoriel, de la Terreur aux guerres de Vendée, encore prégnant de nos jours. Dans...
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