Portraits

Noha Baz Le chantre savoureux du Levant-nostalgie

Noha Baz
Le chantre savoureux du Levant-nostalgie

Ce qui vous frappe, de prime abord, c’est ce visage rond et frais d’éternelle petite fille, balayé d’une frange aérienne de cheveux de jais, sous des yeux malicieux qui semblent attendre, à chaque levée du jour, les plus belles « choses de la vie ». Il y a aussi, éclairant le visage de lumière, ce sourire radieux, arme de choc imparable contre les aléas que ne manquera pas de vous ménager cette même coquine de vie ! Il y a enfin l’accueil chaleureux, à bras ouverts, cette gestuelle ample toute levantine de celle qui tient à vous présenter à ses invités sous votre meilleur jour, avant de vous transporter illico dans son tourbillon enivrant d’idées et de projets…

C’est que notre héroïne est une véritable locomotive, une dynamo débordante d’énergie qui ne se fatigue pas, ne se lasse pas et ne s’arrête jamais. Pédiatre de formation, soignant, avec la tendresse d’une maman, des milliers d’enfants, c’est le jour où, en pleine guerre, aux urgences de l’hôpital où elle est interne, un petit patient de huit ans se voit refuser, faute de ressources financières, l’accès à une opération chirurgicale vitale et qu’il en meurt, que cette révoltée de l’humain décide d’agir.

Elle fondera, en 1997, « Les Petits Soleils », une association « ensoleillée » à son image, assurant gratuitement, sans distinction ethnique ou religieuse, les soins et le suivi de santé à un grand nombre d’enfants vivant sur le sol libanais.

Elle ne s’arrêtera pas en si bon chemin, la médecine et l’humanitaire n’étant pas ses seules passions : en effet, dire qu’elle est née à Alep, capitale incontestée de la gastronomie du Moyen-Orient et reine du farci – signe de civilisation selon Michel Onfray –, explique bien des étapes du parcours de Noha Baz. Notamment, le fait que celle dont le principal trait de caractère est « le goût des autres », deviendra, à son tour, gastronome par goût, non sans avoir été auparavant diplômée des hautes études du goût et de la gastronomie de l’Université de Reims.

Non seulement Noha cuisine dans la joie et transmet le goût des bonnes choses, mais elle passe aisément de la fourchette à la plume : c’est ainsi qu’elle est l’auteur de plusieurs ouvrages de gastronomie, mettant en avant tantôt d’humbles épices levantines, telles que le sumac et son compatriote, le zaatar, auquel elle a consacré un ouvrage, Le Zaatar, dix façons de le préparer (2019), et tantôt des produits passés sous silence, pourtant présents dans nombre de préparations culinaires orientales, tels Le Mastic de lentisque (2021) et La Grenade (2020).

Certes, il existe de nombreux ouvrages de gastronomie orientale fiables et agréablement illustrés. Mais, contrairement à d’autres, Noha ne livre pas à son lecteur de simples recettes de cuisine. Elle s’exprime en véritable sociologue du Levant incertain, des soubresauts du destin de ses compatriotes levantins, de leurs multiples exils, de ces saveurs emportées en bagage avec soi lorsque l’on est forcé de quitter son pays, de ce rapport vital à la mère nourricière, faute de patrie nourricière…

Car pour notre héroïne, « Qu’est-ce qu’une patrie sinon ce lien intime fait de traditions et de langages transmis en mots, en goûts et en musique ? Lorsqu’à la loterie de la naissance, on voit le jour au Moyen-Orient… sa patrie, on la porte en bandoulière… et on la transmet à travers des fêtes, des rituels et des traditions de table, suivant un calendrier qui devient un lien certain avec les origines. »

À notre sens, c’est dans son magnifique ouvrage La Nuit de la pistache. Alep, souvenirs et gourmandises (2018) que notre héroïne incarne le mieux les réminiscences gustatives du passé et leur lien avec le présent. Paru alors qu’Alep, ce « creuset opulent de la cuisine moyen-orientale », est « écartelé par la barbarie », ce « beau livre » raconte « un peu de la douceur de la ville dans laquelle les choses de la table rythmaient le fil des saisons dans un ronronnement apaisant »…

De la table du Premier de l’an sur laquelle s’accumulaient des desserts aux noms ingénus tels le Baklava des enfants, ou langoureux comme les Swar el-Sett (les bracelets de la dame), aux variétés incroyables de kebbé (kebbé remmanyyé à la grenade, kebbé sfarjalyyé aux coings, kebbé karazyyé aux griottes) et à travers « ce délicieux conte levantin », l’auteur égrène un quotidien dans lequel les fêtes religieuses étaient aussi le prétexte à des réjouissances culinaires fédératrices en salé-sucré.

Quant au Liban dans lequel elle s’est installée avec ses proches après l’accession au pouvoir du Parti Baas et la guerre des Six Jours, à la recherche, comme tant d’autres familles alépines, d’une plus grande liberté, elle lui a consacré, en 2023, l’ouvrage Une patrie en vrac, constitué d’« instantanés croqués sans complaisance ni misérabilisme avec à l’arrivée, une certitude : c’est que ce qui nous lie est bien plus fort que ce qui nous sépare ».

Il sera complété par De miel et de lait : une histoire douce du Liban, d’après Farouk Mardam-Bey, « une déclaration d’amour adressée au Liban à travers un parcours du nord au sud du pays, à la découverte de ses pâtisseries, entremets, confitures et autres sucreries ».

C’est d’ailleurs avec ce même Farouk Mardam-Bey, son ami et complice culinaire, et avec pour parrain bienveillant L’Orient littéraire, qu’elle lancera le Prix littéraire Ziryab, en hommage à ce maître médiéval de l’art de vivre andalou et du raffinement des plaisirs de la table. Récompensant, certes, des ouvrages de gastronomie, il célèbre, en réalité, ceux qui « mettent en lumière des récits et des imaginaires qui donnent à l’alimentation une dimension littéraire et humaine ».

Car pour Noha Baz, on vient d’une recette, comme on vient d’une ville ou d’un pays : c’est qu’en transmettant des traditions culinaires, on transmet aussi un peu de soi et de ces identités qui, aux dires de Georgia Makhlouf, « se construisent et deviennent mille-feuilles ou quatre-quarts ». Cela donne tout son sens au beau livre de Noha, La Recette d’où je viens (2018) dans lequel, à sa demande, des personnes choisies racontent un plat associé à leur enfance, à leur patrimoine familial et à la maison dans laquelle elles ont grandi et qu’elles aimeraient transmettre à leurs enfants… Le résultat, ce sont de véritables histoires d’amour autour de la table entre générations d’ascendants et de descendants, entre mère et fille, aïeule et petite-fille, mais aussi des émotions, des souvenirs, des larmes furtives, des rires et des joies…

Mais ce serait mal connaître Noha Baz que de penser qu’elle se cantonnerait à la rédaction d’ouvrages culinaires pratiques : celle dont la littérature française a été la première compagne et qui a été littéralement « nourrie » par la langue française ne pouvait que s’intéresser au « mariage toujours heureux de la littérature et de la table ».

C’est ainsi qu’elle a rédigé, dans ce même supplément, un billet « gourmand » autour de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, l’un de ses romans préférés durant son adolescence : « un monde peuplé de colosses dignes de Rabelais et de banquets interminables et pantagruéliques jusqu’à l’apoplexie », agrémentés de manioc, de bananes frites, d’ignames, de riz créole, de goyave et de rhum, ingrédients colombiens exotiques qui fascinaient déjà Noha…

Flaubert non plus n’a pas de secrets culinaires pour elle : c’est, dit cette gourmande, « qu’on mange tellement bien dans ses romans ! » Surtout dans Madame Bovary, pour le repas de noces d’Emma et de Charles au cours duquel « au dessert, une pièce montée fit pousser des cris ».

Quant à « Baudelaire par le menu » – joli titre choisi par notre héroïne pour son article dans L’Orient littéraire, paru à l’occasion du bicentenaire de l’auteur des Fleurs du Mal –, il débute par cette phrase pleine d’esprit : « Trouver les mets pour raconter un homme qui, en guise de petit-déjeuner, se contentait d’une barrette de haschich dans son thé est un pari amusant et savoureux » !

Cette femme multiple, détentrice de plusieurs prix et de plusieurs vies, cultive le bonheur, comme d’autres leur carré de verdure. N’a-t-elle pas justement écrit un livre intitulé Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur (2019) ?

Souriante et riante, partageant avec un époux médecin aussi discret qu’élégant, deux filles et cinq petits-enfants, une vie familiale chaleureuse, traversant les contrées du monde afin d’y semer son appétit pour la vie, quel est le secret de Noha Baz ? De cette Mary Poppins, magicienne bienveillante de l’art de vivre ?

C’est le poète Salah Stétié qui nous en donne la clé : depuis l’ouvrage de Lévi-Strauss, Le Cru et le Cuit, écrit-il, les beaux-arts ne sont plus sept, mais huit, le huitième étant la gastronomie.

Et Noha Baz serait la huitième muse de ce nouvel art…

Ce qui vous frappe, de prime abord, c’est ce visage rond et frais d’éternelle petite fille, balayé d’une frange aérienne de cheveux de jais, sous des yeux malicieux qui semblent attendre, à chaque levée du jour, les plus belles « choses de la vie ». Il y a aussi, éclairant le visage de lumière, ce sourire radieux, arme de choc imparable contre les aléas que ne manquera pas de vous ménager cette même coquine de vie ! Il y a enfin l’accueil chaleureux, à bras ouverts, cette gestuelle ample toute levantine de celle qui tient à vous présenter à ses invités sous votre meilleur jour, avant de vous transporter illico dans son tourbillon enivrant d’idées et de projets…C’est que notre héroïne est une véritable locomotive, une dynamo débordante d’énergie qui ne se fatigue pas, ne se lasse pas et ne...
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