D.R.
Dans La Grande Méthode, Louisa Yousfi explore les questions de transmission et de loyauté. Avec une écriture en ricochet qui rebondit de l’intime au commun puis au politique, elle édifie une forme inédite pour raconter les vies exilées et construire un tiers-lieu entre les mondes visibles et les mystères qui nous portent.
La trame narrative s’enroule dans le tissu d’un deuil, celui du père de la narratrice. Expatrié en France dans le cadre du travail, il a passé sa vie en exil et, à son décès, ses enfants, selon ses vœux, doivent transporter sa dépouille dans son village natal de Blida. Ils font ainsi le chemin inverse, accompli par le père des décennies plus tôt, reproduisant et requestionnant les exils empilés. Sur ce trajet tourmenté, le récit emprunte des détours libertaires et donne voix à différents narrateurs, dont un anonyme, sorte de sage des temps anciens, interrogé pour éclairer le chemin. Après toutes les épreuves administratives pour obtenir les autorisations d’emmener le corps hors de France, un nouveau défi surgit à l’arrivée à Blida : comment faire entrer le cercueil dans la maison familiale ?
« Le cercueil de mon père avance par à-coups, ballotté comme une barque sur la houle. La maison est une mer agitée. La foule des cousines, des cousins, des oncles et des tantes se transforme en vagues serrées qui nous repoussent et nous ramènent, nous secouent d’avant en arrière. À chaque poussée, le cercueil tangue, heurte le chambranle. Les porteurs se ressaisissent comme des marins chahutés par la tempête. L’air lui-même roule et déferle, gonflé de prières scandées. Le cercueil est à la fois embarcation et naufrage. »
Cette danse houleuse du cercueil évoque le voyage funéraire de la mère dans Tandis que j’agonise de William Faulkner ou encore la recherche désespérée d’une sépulture pour le père dans Littoral de Wajdi Mouawad. Au cœur de La Grande Méthode, la tragédie de la mort et le sens qu’elle ouvre aux vivants sont racontés avec une langue puissante. La poésie illumine les pages ; « le soleil se met à genoux dans le blanc du linceul ».
Dans ce récit de filiation, la maison familiale joue un rôle prépondérant. À la mort du père, certains souhaitent la vendre, d’autres argumentent pour la conserver. Elle devient le lieu de confrontation familiale, source d’interrogations infinies. La maison reste cet ancrage historique essentiel dans les destinées migratoires, pourvoyeuse de repères, surtout en temps de fascisation du monde. Elle incarne la poursuite d’une histoire qui ne s’achève pas avec la mort du père.
Une voix implore la narratrice : « Enterre ton père, oui. Mais n’enfouis pas ce qu’il t’a transmis. Transforme-le. » Cette transformation de l’héritage est d’autant plus essentielle dans un monde où le fascisme avance à grands pas et la voix de la sagesse annonce : « Je parle pour te préparer à un hiver de plusieurs générations (…) La violence revient comme la marée. Un grand effacement s’approche, méthodique, calme, propre. Il n’aura pas le visage de la guerre ancienne. Il viendra dans le respect des procédures et de la loi. Il dira : ce n’est pas contre vous, c’est pour l’ordre et la paix. Et pourtant, ce sera vous qu’il visera. »
La Grande Méthode articule le vécu intime avec le sociétal et le politique. Dans le sillage de ce qu’elle annonçait dans son essai Rester barbare, Yousfi porte un regard différent des représentations occidentales sur les descendants des colonisés en France, sur l’islam et sur les femmes issues de cette « histoire indigène ». Dans un geste fanonien, le livre rejette les masques blancs et écrit l’histoire des ex-colonisés de l’intérieur, sans le vernis de l’assimilation, en allant puiser à la source, en restant un peu « barbare » comme le préconisait Kateb Yacine. La Grande Méthode rappelle en outre que le récit doit respecter « l’invisible », dans une œuvre « qui ne réduit pas les mystères. Qui tremble un peu de ce qu’elle transporte. » La littérature explose alors tous ces possibles dans une langue capable par exemple de ressusciter la Palestine et les résistances. Le langage est au cœur de cette transfiguration. « Il faut que le mot touche autre chose que l’entendement. Il faut qu’il descende dans l’inconscient. Dans la mémoire collective. Dans l’histoire enfouie du peuple. Qu’il circule à travers les âges comme une onde, non comme un message. » Yousfi déconstruit l’accoutumance aux fictions théoriques, l’obéissance aux mythes républicains emmurés dans des concepts comme l’assimilation, l’intégration ou encore le progrès social. Elle nous fait sentir qu’il reste en nous un substrat de désobéissance et de renoncement, une capacité de résistance.
La Grande Méthode ne se définit pas a priori. Elle est frémissement devant la vie et ses mystères, elle se construit en situation ; les pages du livre nous donnent à la voir de biais, de dos, et en face quelquefois, dans certaines scènes lumineuses. C’est l’audace de ce récit de nous offrir la liberté de la saisir, de la ressentir.
Salma Kojok
La Grande Méthode de Louisa Yousfi, La Fabrique, 2026, 180 p.