Nous vivons dans une époque polarisée où les identités deviennent des huis clos : chacun s’y enferme avec son histoire, ses blessures et sa propre vérité. Reconnaître la souffrance de l’autre, l’« ennemi », semble menacer la sienne, et rapprocher deux mémoires paraît presque une trahison. C’est ce vrai défi que relève aujourd’hui Charif Majdalani dans sa programmation des 21es Rencontres de Chaminadour, du 17 au 19 septembre à Guéret, dans le centre de la France, près de Limoges, puisqu’il accepte de mettre en regard deux œuvres que tout semble d’abord opposer, mais entre lesquelles se dessinent de nombreuses correspondances : celle de Mahmoud Darwich, poète palestinien marqué par la Nakba, et celle de Paul Celan, poète juif marqué par la Shoah. « Les œuvres des poètes sont très différentes, reconnaît Majdalani, sauf qu’on peut y trouver des points communs, depuis le parti pris d’une poésie du ‘‘nous’’ jusqu’aux thèmes de la défaite, de l’abandon, de l’exil, de la perte, en passant par d’importants dialogues avec l’histoire de la poésie et les références qui parsèment les poèmes de l’un et de l’autre. » Un rapprochement aussi audacieux que fécond, voire un geste politique pour « montrer que les haines et les violences dans lesquelles le monde s’enfonce aujourd’hui peuvent être surmontées par la connaissance de l’autre, par la reconnaissance de ce qu’il y a en lui de semblable à moi ».
Charif Majdalani inaugurera les Rencontres avec une conférence intitulée « Dans quelle langue parlent les poètes ? », question centrale tant le rapport à la langue distingue les poètes et révèle deux manières presque opposées de répondre à la catastrophe. Pour Darwich, rappelle-t-il, « la langue arabe est ce qui est resté après la perte de la terre et donc de l’identité et du passé, il l’a utilisée à merveille, la renouvelant, la travaillant au point qu’elle est devenue en quelque sorte ce qui le sauve du naufrage. » Chez Celan, le mouvement est inverse : « l’allemand était la langue de sa famille, exterminée par les nazis ; pour pouvoir exprimer sa souffrance, il a dû se battre contre cette langue dans laquelle avait soufflé l’haleine fétide du nazisme. » D’un côté donc, la langue devenue territoire ; de l’autre, une langue héritée devenue elle-même territoire miné. Ces deux mouvements contraires aboutissent pourtant à une même nécessité, celle de réinventer une manière d’habiter la langue après ce qui a rendu le monde inhabitable.
La question de la langue se poursuivra avec une table ronde sur la traduction ; d’autres rencontres porteront sur la langue poétique de Darwich et Celan, le déracinement, les « demeures de la poésie », leurs territoires, mais aussi sur « les poètes et la responsabilité du monde ». Parmi les nombreux invités figurent notamment Elias Sanbar, Houria Abdelouahed, Sylvie Germain, René de Ceccatty, Karim Kattan, Bertrand Badiou, Ève de Dampierre-Noiray, Emmanuel Moses, Albert Dichy et Stéphanie Hage. Les Rencontres ne se limiteront cependant pas à la littérature : elles feront dialoguer la poésie avec d’autres formes artistiques. Trois expositions seront inaugurées : J’avais treize ans à Auschwitz, photographies de Karine Bouvatier ; Landing de Maen Hammad ; et Darwich, parcours d’images d’Ernest Pignon-Ernest. Le cinéma sera lui aussi présent avec Mahmoud Darwich. Et la terre comme la langue de Simone Bitton, ainsi que L’Enfance sauvée. L’histoire des enfants juifs cachés dans le Limousin de Tessa Bouché-Racine. Enfin, Guillaume Garnier de Barros proposera une création originale autour de Celan et Darwich, mêlant guitare, chant et voix enregistrées.
La réflexion se poursuivra, une semaine plus tard, avec le Darwich Poetry Day, événement international organisé par le Centre Pompidou, dont une édition libanaise sera proposée par la Maison internationale des écrivains à Beyrouth sous le titre « Darwich Poetry Night : Mahmoud Darwich et la jeune poésie palestinienne ». La rencontre qui se tiendra le 25 septembre à 19h célébrera Darwich à travers la projection du film-documentaire de Simone Bitton, avant de donner à entendre de jeunes voix palestiniennes lors de lectures musicales devant le palais Sursock, accompagnées par le musicien Jack Raphaël et portées notamment par la comédienne Dana Mikhaël. La soirée réunira Najwan Darwich, l’une des grandes voix de la poésie palestinienne contemporaine, Raëd Tayyan, lauréat en juillet 2026 du premier Prix Antoun Saadé de poésie pour Miyah saliha lel gharak (Des eaux propices à la noyade), ainsi que Taghrid Abdel Aal et Samar Abdel Jaber.
Si Guéret interroge ce que l’œuvre de Darwich peut encore nous dire, Beyrouth déplace la question vers sa postérité : « La poésie palestinienne a souvent été écrite depuis Beyrouth, raconte Majdalani. Elle a été si emblématique et si novatrice, essentiellement à travers la figure de Darwich, qu’elle est devenue pendant longtemps un modèle pour l’ensemble de la poésie arabe, y compris au Liban, à côté de l’autre modèle qu’était l’œuvre d’Adonis. Aujourd’hui, les jeunes poètes cherchent leurs voix (et leurs voies), mais il est certain qu’ils se lisent les uns les autres et dialoguent. » Il ajoute : « La poésie de Darwich est unique en ce sens qu’elle possède un souffle épique, une capacité à inclure l’homme et sa destinée dans les grands mouvements de l’Histoire qui le broient. On a souvent parlé d’une contre-épopée darwichienne, une épopée écrite par les perdants. Ce souffle est inimitable, et il n’est d’ailleurs pas utile qu’il soit imité. Les jeunes poètes palestiniens ont leur propre charisme poétique, ils sont davantage en prise avec la réalité immédiate, les drames du quotidien dont ils font la matière de leurs textes, des textes courts, réalistes et incisifs à la fois. »
S’il est vrai que la poésie ne met pas fin aux catastrophes, qu’elle n’offre aucune consolation garantie, elle accomplit néanmoins une œuvre plus discrète, mais essentielle : « La poésie, depuis les plus anciens mythes et les premières épopées, est ce qui survit alors que les civilisations disparaissent, rappelle Majdalani. Elle a toujours été ce qui permet d’exprimer notre humanité, de dire notre misère, notre déréliction commune à tous, et aussi notre capacité à vivre, à aimer et à résider sur la terre. » Et tant qu’il restera cette possibilité – trouver une autre phrase, déplacer un mot, faire entendre une voix là où l’on ne voulait plus voir qu’un camp –, il sera sans doute trop tôt pour déclarer la poésie impuissante.