Critiques littéraires Bande dessinée

René Goscinny aurait eu cent ans

René Goscinny aurait eu cent ans

Il est rare d’entrer dans une maison, du moins celles qui possèdent une bibliothèque, sans que l’un de ses livres y figure. Souvent, c’est plutôt une bonne dizaine. Ses albums sont cornés, parce que trop lus, parce que glissés de main en main, de génération en génération. Rarement un auteur aura autant servi de lien entre des parents et leurs enfants. Entre l’enfance des premiers et l’enfance des seconds.

Les pages sont parfois jaunies : il faut dire qu’en 2026, nombre de ses albums ont plus de cinquante ans d’âge et sont préservés dans les familles depuis longtemps.

On cite sans cesse ses personnages (enfin c’est lui qu’on cite, à travers ses personnages) : non pas que leurs paroles soient entrées dans le langage courant au point d’en faire oublier l’origine. Au contraire : lorsqu’on les prononce, on se souvient très bien que c’est Panoramix, Lucky Luke ou Iznogoud qui parle à travers nous. Et la citation se teinte alors d’affectif.

Lorsqu’on parle d’une passion qui nous habite depuis l’enfance (que ce soit le cinéma, la musique, la pâtisserie ou que sais-je ?), rien ne décrit mieux le sentiment que de dire qu’on est « tombé dans la marmite quand on était petit ». Lorsqu’on sourit d’un ambitieux jaloux qui cache mal son jeu, il n’est de meilleure façon de le moquer qu’en pointant qu’il veut « devenir calife à la place du calife ». Et lorsqu’on sort d’une soirée, qu’on se retrouve un instant seul dans la rue, laissant derrière soi la musique qui continue sans nous, on ne peut s’empêcher de fredonner : « I’m a poor lonesome cowboy. »

Il écrivait ses scénarios millimétrés et architecturés sur une machine à écrire, dans ce temps où les œuvres de l’esprit étaient encore intimement liées à des outils physiques. Clic, clic, clic. Il a bâti des duos de légende avec des dessinateurs au sommet de leur art : l’incroyable Sempé, son ami Albert Uderzo, Morris, roi de la synthèse et du mouvement, Jean Tabary, Marcel Gotlib…

Son œuvre est riche de sa vie. Lui qui est français, mais porte dans son cœur l’Argentine de son enfance et l’Amérique de ses débuts professionnels. Goscinny fut scénariste (un métier qu’il a largement contribué à légitimer, imposant la signature de celui qui « invente les histoires », à une époque où elle était souvent passée à la trappe). Mais aussi fondateur du studio d’animation Idéfix, et rédacteur en chef du journal Pilote dans les années 1960, laboratoire dans lequel il a ouvert grand les portes d’une liberté nouvelle dans le monde de la bande dessinée.

Il fut le papa d’Astérix, du Petit Nicolas, de bon nombre de Lucky Luke ou d’Iznogoud. Mais il est aussi, encore aujourd’hui, à sa manière, le père de beaucoup de ceux qui ont grandi avec son humour : un humour fin, millimétré, mais jamais méchant.

René Goscinny est mort jeune, à tout juste 51 ans. Il aurait eu 100 ans aujourd’hui. Et on ne peut s’empêcher d’imaginer, rêveur, ce que ces cinquante autres années auraient amené d’histoires.


Il est rare d’entrer dans une maison, du moins celles qui possèdent une bibliothèque, sans que l’un de ses livres y figure. Souvent, c’est plutôt une bonne dizaine. Ses albums sont cornés, parce que trop lus, parce que glissés de main en main, de génération en génération. Rarement un auteur aura autant servi de lien entre des parents et leurs enfants. Entre l’enfance des premiers et l’enfance des seconds.Les pages sont parfois jaunies : il faut dire qu’en 2026, nombre de ses albums ont plus de cinquante ans d’âge et sont préservés dans les familles depuis longtemps.On cite sans cesse ses personnages (enfin c’est lui qu’on cite, à travers ses personnages) : non pas que leurs paroles soient entrées dans le langage courant au point d’en faire oublier l’origine. Au contraire : lorsqu’on les...
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