Les syndicats de presse et des rédacteurs lors d’une conférence de presse commune à Beyrouth, le 12 août 2026. Photo fournie par le syndicat des rédacteurs
Le chantier visant à aboutir à une nouvelle loi sur l’information a duré près de dix ans, avant qu’un accord sur un texte unifié ne soit trouvé entre les autorités et les deux syndicats, celui de la presse et celui des rédacteurs. Mais la loi adoptée mardi au Parlement a malgré tout constitué un choc pour ces deux organisations. Elles avaient, dans le cadre d’une réunion tenue lundi au Parlement, en présence de représentants de plusieurs blocs parlementaires et des deux chefs des syndicats, Aouni Kaaké et Joseph Kossayfi, obtenu la promesse que le texte qui serait soumis le lendemain au vote des députés serait celui qui comporte les amendements qu’elles proposent. Quelle n’a donc été leur surprise de voir, au cours de la séance de mardi, que la nouvelle loi a été adoptée en quelques minutes, conformément au texte initial adopté par les commissions parlementaires. Ainsi, la nouvelle loi attendue et espérée depuis des années rétablit l’emprisonnement des journalistes et resserre l’étau autour du travail journalistique, au lieu d’élargir le champ des libertés.
En effet, dans l’article 104 de la nouvelle loi, les infractions des journalistes sont qualifiées de crimes et, par conséquent, elles sont régies par le droit pénal, qui autorise l’emprisonnement. Les journalistes faisant l’objet de plaintes ne sont donc plus déférés devant le tribunal des imprimés mais devant un tribunal pénal ordinaire. Un choc pour ces deux syndicats, qui avaient milité avec l’ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri pour empêcher tout emprisonnement des journalistes (un amendement en ce sens de la loi sur les imprimés avait été adopté en juin 1994).
Ce n’est bien sûr pas le seul point qu’ils critiquent dans cette nouvelle loi, malgré certains aspects positifs. Par exemple, l’article 115 autorise les journalistes à fonder des syndicats selon des critères très faciles à satisfaire. Ce qui entraînerait un effritement et accroîtrait les divisions au sein du corps journalistique, à un moment où le pays a plus que jamais besoin d’unité. De même, l’article 74 prévoit la création d’une commission nationale de l’information qui ne tient vraiment pas compte de l’avis des syndicats en place, puisque le seul membre qu’ils ont le droit de choisir doit être désigné d’un commun accord avec le recteur de la faculté d’information de l’Université libanaise. Il y a aussi d’autres points qui soulèvent des critiques, comme par exemple l’absence de définition claire du journaliste. Ce qui permettrait à un tribunal de le définir selon sa propre conception, au sens large ou au sens étroit. Tout comme il y a, dans la loi, une confusion entre la liberté d’expression et la liberté de la presse.
En résumé, les critiques adressées par les deux syndicats – pour une fois d’accord entre eux – sont nombreuses, en dépit du principal point positif qui consiste à réguler un secteur très important aujourd’hui dans la vie du pays et qui, depuis la multiplication des médias électroniques, vit une certaine confusion. Pour les syndicats, il est clair que certaines parties au pouvoir cherchent, par l’adoption de cette loi, à régler leurs comptes avec les médias. Un fait d’autant plus désolant dans un pays qui a été un îlot de liberté dans la région, à tel point que de nombreux médias et journalistes arabes s’y sont installés.
Toutefois, la question qui se pose reste la suivante : comment ce texte a-t-il pu passer au lieu de celui qui avait été soigneusement préparé lundi ? Les députés sollicités invoquent la pagaille qui régnait au Parlement après l’incident entre le ministre de la Défense, Michel Menassa, et le Premier ministre, Nawaf Salam. Dans un climat de tension extrême, alors que la séance menaçait d’être levée à la suite des menaces de retrait de nombreux députés, le président de la Chambre a voulu créer une diversion en annonçant qu’il passerait immédiatement à la loi sur l’information. L’excuse avancée est que le texte amendé n’a pas été retrouvé, et c’est donc le premier texte qui a été soumis au vote.
Cette version ne paraît pas très convaincante aux yeux des deux syndicats, mais c’est la seule qui a été proposée pour l’instant. Depuis, la loi a été votée et les deux syndicats, dans une conférence de presse organisée mercredi, ont tenu à exprimer leur opposition. Pour Joseph Kossayfi, président du syndicat des rédacteurs, il n’est pas question de baisser les bras. Il a ainsi lancé un appel au président de la République, Joseph Aoun, pour qu’il renvoie cette loi au Parlement afin que ce dernier la réétudie. Si ce procédé n’aboutit pas, il compte réunir dix députés pour présenter un recours contre la loi devant le Conseil constitutionnel. Mais il mise aussi sur le soutien des journalistes eux-mêmes, car cette loi les touche tous et nul ne sera à l’abri si elle entre en vigueur.

