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Politique - Commentaire

Loi sur l’information : la liberté est tout ce qui reste au Liban, ne la sacrifions pas


Loi sur l’information : la liberté est tout ce qui reste au Liban, ne la sacrifions pas

Un stand de journaux dans le quartier de Hamra, à Beyrouth, en 2019. Photo d’archives AFP

Elle a été glissée incognito, dissimulée dans un lot de « bonnes nouvelles ». Mardi, le Parlement libanais a voté l’abolition de la peine de mort, portant le Liban au rang des nations qui sacralisent la vie humaine. Il a aussi modernisé la loi sur l’information, qui apporte de nombreuses avancées, dont la mise en place d’une autorité de régulation indépendante des médias et une meilleure reconnaissance légale des sites d’information. Toutefois, une clause ternit ces exploits : l’article 104 de la loi des médias ouvre la voie à l’emprisonnement des journalistes, mettant fin à une exception libanaise au Proche-Orient.

Le Liban a été imaginé comme un îlot de liberté dans un Orient trop austère. Un bastion de libéralisme et de coexistence entouré à l’est par le socialisme autoritaire et au sud par un État de séparation ethnique. C’est donc ici que se sont réfugiés le Syrien Nizar Kabbani et le Palestinien Mahmoud Darwiche. C’est aussi Beyrouth qui était au centre de la scène intellectuelle et culturelle arabe après la chute du Caire dans l’autoritarisme sous Gamal Abdel Nasser. Plusieurs décennies après l’âge d’or du Liban, et avec notamment la domination prolongée du Hezbollah sur la vie politique et intellectuelle, le tableau s’est sans doute assombri. Mais ce pays est malgré tout resté une exception dans la région. Il continue (continuait ?) de surclasser tous ses voisins dans le classement annuel de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. « C’est au Liban que je me suis senti le plus libre », a affirmé le comédien égyptien Saleh el-Nawawi lors d’une interview à l’issue d’une tournée dans le monde arabe en juillet. Après tant d’années de crises, cette liberté est l’un de ces si rares atouts qui restent au Liban.

Certes, officiellement, ce ne sont que les journalistes « coupables » d’avoir « volontairement répandu de fausses informations » qui risquent la prison dans le cadre de la nouvelle loi. Mais loin d’être un garde-fou contre la désinformation, cette même terminologie est employée par les régimes autoritaires, de la Russie à l’Égypte en passant par l’Iran. Car la « fake news » n’a pas de définition juridique stable ou consensuelle. Qui décide qu’une information est « fausse » ? D’autant plus au Liban, un pays où l’on ne nous dit la vérité sur rien ?

Si la presse libanaise a pu rester libre, c’est en partie grâce à la loi sur les imprimés, votée en 1962 puis amendée en 1977 et en 1994. Elle protégeait les journalistes de l’emprisonnement en les référant au tribunal des imprimés, qui ne peut les condamner qu’à des amendes. Dans la pratique, le pouvoir politique pouvait contourner cet arrangement exceptionnel dans la région en invoquant, par exemple, les dispositions relatives à la diffamation du Code pénal. Sans parler des acteurs tiers, comme le Hezbollah et l’ancien régime syrien, auxquels on impute l’assassinat de nombreux journalistes et activistes, ou encore de l’armée israélienne, qui a mené des frappes ciblées contre des reporters dans le Sud.

Mais à défaut d’améliorer la situation, la loi votée mardi permet la poursuite des journalistes devant un tribunal pénal sans même prendre la peine de recourir à des acrobaties. Le plus insultant dans cette histoire, c’est que la clause porte la signature du député Jamil Sayyed, acolyte du régime de Bachar el-Assad dans la répression des journalistes et des opposants pendant la tutelle syrienne sur le Liban. Comment peut-on expliquer que, 21 ans après la fin de la tutelle syrienne, et plus d’un an et demi après la chute d’Assad lui-même, cette même école poursuive ses tentatives d’étouffer les journalistes au Liban ? Le hasard a voulu que le même jour que ce virage inquiétant, un tribunal en Syrie condamne l’assassin de Gebran Tuéni et Samir Kassir à la peine de mort.

Face à cette dérive, c’est la réaction du camp « libéral » qui déçoit le plus. Vingt-quatre heures plus tard, rien n’indique que les partis politiques se sont réellement mobilisés contre l’article 104. C’est aussi le cas de ceux qui se revendiquent de l’opposition au Hezbollah, ou de ceux qui affirment défendre le modèle démocratique libanais, à l’instar des Forces libanaises ou des Kataëb, restés discrets quant à l’adoption de cette loi. Quelques députés indépendants, comme Wadah Sadek et Paula Yacoubian, sont montés au créneau. Mais leurs efforts auront du mal à suffire s’ils ne sont pas rejoints par d’autres blocs parlementaires. La balle est donc désormais dans le camp du président de la République, Joseph Aoun, qui peut renvoyer la loi au Parlement. Une urgence, d’abord pour que les Libanais puissent conserver leur droit d’être informés, ensuite pour éviter qu’à l’heure où il est menacé de toutes parts, le Liban ne perde sa raison d’être.


Elle a été glissée incognito, dissimulée dans un lot de « bonnes nouvelles ». Mardi, le Parlement libanais a voté l’abolition de la peine de mort, portant le Liban au rang des nations qui sacralisent la vie humaine. Il a aussi modernisé la loi sur l’information, qui apporte de nombreuses avancées, dont la mise en place d’une autorité de régulation indépendante des médias et une meilleure reconnaissance légale des sites d’information. Toutefois, une clause ternit ces exploits : l’article 104 de la loi des médias ouvre la voie à l’emprisonnement des journalistes, mettant fin à une exception libanaise au Proche-Orient. Le Liban a été imaginé comme un îlot de liberté dans un Orient trop austère. Un bastion de libéralisme et de coexistence entouré à l’est par le socialisme autoritaire et au sud par un...
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