Ici commence la terre de Jadd Hilal, Elyzad, 2026, 300 p.
«Mes parents étaient agriculteurs. Mariam et Mohamed. Le blé doré des fins d’après-midi d’été, les figues, les olives, les doigts brunis. » C’est dans un temps immémorial que nous plonge le quatrième roman de l’auteur franco-palestino-libanais Jadd Hilal, Ici commence la terre. En 1948, la Nakba contraint la famille de la narratrice, Aïda, à quitter Shefa Amr avec son époux, Ghani, donnant lieu à une vaste fresque familiale sur quatre générations. Au fil des chapitres courts, rythmés, le style est suggestif et épuré ; les capsules narratives, denses, s’accompagnent de moments de respiration proches du poème en prose, où le blanc des pages raconte l’indicible.
Dans le récit de l’exode, la tristesse est empreinte de douceur. « Les cailloux s’enfonçaient dans les sandales comme pour nous dire de les garder avec nous. » Après le camp de Baalbek, Aïda et Ghani s’installent à Burj el-Barajneh, puis à Haret Hreik. Ghani, jeune dandy qui joue du mijwiz, se rêve artiste, avant de déchanter. Aïda, elle, voit « la mort du ciel palestinien dans le cercueil des immeubles ». Jeune mère de deux enfants, elle affronte à la fois violence conjugale et violence du déplacement forcé. Sous la plume délicate et profonde de l’auteur, se fait entendre la peur qui ravage la narratrice. « Chaque esquive, chaque porte fermée me faisaient haleter, me donnaient des picotements dans les doigts, des nœuds à l’estomac. J’étais terrorisée. Qu’est-ce que j’allais devenir s’il me quittait, moi qui étais une femme sans un sou, une Palestinienne dans un pays étranger, avec ma fille et mon fils sur les bras ? » Ce sont Roha et Amir, puis Batala et Moudika qui se retrouvent à s’occuper de leur mère.
Ghani, qui ne parvient pas à trouver sa place dans la famille et dans la société, finit par s’enfermer dans une sorte d’abri, dans le jardin. Aïda, ravagée par la solitude, se surprend à ressentir un véritable attachement pour ce mari qui demeure « le seul morceau de terre familier, dans l’océan d’inconnu qui (l)’entourait ». Elle cherche d’autres personnes avec qui « jouer l’air de la nostalgie du pays », dans une existence où elle se sent exclue de toutes les communautés. « Une étrangère, voilà ce que j’étais. Aux Libanais du quartier, aux Palestiniens du camp. (…) J’aurais voulu me fondre parmi eux, me sentir entourée de gens comme moi, de familiarité, de famille en quelque sorte, et c’était tout le contraire. Là comme à Haret Hreik, je ne m’intégrais pas, j’étais une anomalie. Étrangère. À tous. »
Pendant la guerre des Six Jours, Aïda n’a qu’un souhait : retourner dans son village. « L’exil me tue encore de l’intérieur, pas toi ? », interroge-t-elle. La guerre du Liban réactive la peur. « Je les ai entendus, ya Allah j’ose à peine prononcer ces mots devant toi, les morts de Sabra et Chatila. » S’ensuivent les massacres de Palestiniens par le mouvement Amal, qui les réduisent à la réclusion et à la famine. Finalement, la cadette, Batala, organise le départ de la famille pour la France. C’est à la naissance de son petit-fils, Adib, qu’Aïda se surprend à transmettre les récits de son village de Palestine. Elle lui montre l’objet qu’elle porte sur elle depuis toutes ces années. « Ma clé, qui n’ouvrait plus aucune porte. » C’est Adib qui sait trouver les mots pour l’apaiser. « C’est la honte, qui est restée, consolons-nous-en, téta. Celle de ce monde qui a vu et n’a rien fait (…), il n’empêche qu’on n’arrivera jamais à s’en laver, de la honte. À détourner les yeux des petites filles et des petits garçons qui ont pleuré, crié qu’ils étaient innocents, avant qu’une bombe ne fasse disparaître leur voix, ne supprime ce qu’ils ont été et ce qu’ils auraient pu être. »
Une des scènes du roman offre une clé de lecture intéressante. Roha est agressée par un soldat israélien à Haret Hreik, alors qu’elle apporte des haricots à sa mère. « Il l’a bousculée, elle est tombée, et il lui a lancé les yeux dans les yeux cette question qui résumait tout de nous : T’étais encore là ? » Cette interrogation rappelle l’impossibilité d’effacer les récits qui ancrent les êtres dans la terre. D’ailleurs, au fil du texte, des expressions phatiques arabes sont intégrées dans la syntaxe française des dialogues, « tab, ya latif », mais aussi des vocatifs « ya binti, yamma » ou des modalisateurs « wallah al-‘azim », pour faire entendre la langue des origines qui appelle à la survie. « N‘ish wa nitzakkar », répètent différents personnages de l’histoire.
La temporalité de l’exil induit une circularité, et c’est cet éternel recommencement que semble suggérer le titre disruptif Ici commence la terre. L’exil change le rapport à l’espace, qui devient le point de fuite des expériences passées, pour une réécriture de soi. Ce roman en est un merveilleux exemple.