Le nouveau parc solaire de Rachmaya. Photo non datée diffusée le 21 juillet 2026 / Nabd Aley
Depuis juin, le village de Rechmaya sur les hauteurs du caza de Aley, produit une partie de son électricité grâce à un parc solaire de 256 kilowatts-crête géré par la municipalité. Inauguré le 21 juin par le ministre de l'Énergie et de l'Eau Joe Saddi, celui-ci a affirmé vouloir soutenir « toutes les initiatives qui favorisent la production décentralisée d'énergie propres ». Dalia Farah, présidente du conseil municipal où est installée l'une des centrales hydroélectriques d'Électricité du Liban (EDL), a qualifié le projet de « pionnier ».
La particularité de ce micro-réseau électrique (microgrid) ? Comme une poignée d'autres projets lancés depuis le début de la crise, dont celui de Bchaaleh dans la Békaa, l'électricité produite par les panneaux photovoltaïques est distribuée directement aux habitants, non pas via le réseau public d'EDL, mais par celui des générateurs privés, présents depuis des décennies et également gérés par la municipalité.
Membre de la commission de l'énergie de Rechmaya et président de l'association Nabd Aley qui a piloté le projet, Antoine Abou Fayad défend ce modèle.
27 cents le kWh
Selon lui, les panneaux installés sur un terrain de près de 2 000 m² peuvent produire 368 000 kWh par an. Équipée d'un système de stockage par batteries d'une capacité de 240 kWh, l'installation alimente un peu plus de 200 abonnés, principalement des résidents et une poignée d'entreprises.
La municipalité, qui gère aussi les générateurs privés du village, leur facture actuellement 27 cents le kWh, un tarif moyen combinant l'électricité solaire et celle produite au diesel, soit le même prix qu'EDL pour une consommation mensuelle supérieure à 100 kWh. Les tarifs des générateurs fixés par le ministère sont actuellement deux fois plus élevés. « Le village est donc alimenté alternativement par EDL, les générateurs et le parc solaire, selon les besoins. La facture globale peut évoluer en fonction de la part d'énergie solaire fournie ou du nombre d'heures de coupure mais elle est plus avantageuse pour les abonnées », assure Antoine Abou Fayad.
Les 400 000 dollars qu'a coûté le projet ont été financés par un investisseur lié a Nabd Aley, Joël Zakaria. Il est lié à la municipalité par un contrat de type BOT de 13 ans. À son terme, la municipalité percevra à son tour ces recettes. Bien qu'il apporte une solution concrète au problème d'électricité du village, le projet est en porte-à-faux avec le cadre législatif formé par la loi n° 462 de 2002, qui organise le secteur de l'électricité, et la loi n° 318 de 2023 sur la production décentralisée d'énergies renouvelables. Selon ces textes, une municipalité ou un acteur privé n'a pas besoin d'obtenir de licence pour déployer un micro-réseau d'une capacité inférieure à 1,5 mégawatt. En revanche, ils limitent la distribution et la commercialisation à deux options : la vente directe à un ou plusieurs consommateurs situés sur une propriété adjacente, ou la vente via le réseau d'EDL, auquel le producteur injecte son électricité avant qu'elle ne soit redistribuée par l'opérateur public.
En alimentant directement les abonnés via le réseau des générateurs privés, eux-mêmes connectés aux pylônes d'EDL, le projet s'écarte de ce schéma. Il bénéficie néanmoins d'une forme de tolérance du ministère, dans un contexte où le fournisseur public peine à assurer l'approvisionnement en électricité et où le coût du carburant reste élevé », estime l'expert en énergie Marc Ayoub. Il ajoute que l'Institut Issam Farès de l'Université américaine de Beyrouth prépare une cartographie détaillée des micro-réseaux apparus ces dernières années, la crise et son impact sur le fonctionnement déjà bancal d'EDL ayant largement contribué au boom du solaire dans le pays.
Pas une licence, une non-objection
Le mystère sur les intentions de Joe Saddi n'aura pas duré longtemps. Jeudi, le ministre présentait au Conseil des ministres — qui l'a approuvée dans la foulée — sa nouvelle politique pour le secteur de l’électricité élaborée par la relativement nouvelle Autorité de régulation. Préparée depuis plusieurs mois, cette politique consacre un chapitre aux micro-réseaux, notamment à ceux qui, comme à Rechmaya, utilisent leurs propres canaux de distribution en dehors du réseau d'EDL.
« Nous n'allons pas délivrer de licences ni légaliser les propriétaires de générateurs », prévient Sorina Mortada, membre du conseil d'administration de l'Autorité. Celle-ci prévoit en revanche de délivrer des « décisions de non-objection » (non-objection decisions ou NOD) aux opérateurs de micro-réseaux déployés, ou appelés à l'être, pour pallier le déficit de production d'EDL.
Pour décrocher un NOD, un demandeur — municipalité, coopérative ou promoteur privé répondant aux critères d'éligibilité et aux exigences techniques fixés par l'Autorité — doit être situé dans une zone où l'opérateur de distribution (DSO) est absent ou « incapable de fournir un niveau suffisant de disponibilité et de qualité de service dans un délai raisonnable », selon un test publié par l'Autorité. EDL est aujourd'hui le seul DSO, mais la réforme prévue par la loi n° 462 ouvre la voie à de nouveaux opérateurs.
Le demandeur doit aussi démontrer, sur la base de critères objectifs, que son micro-réseau « améliore la fiabilité, la résilience ou l'accès à l'électricité, ou permet un approvisionnement au coût le plus faible ». L'installation doit être alimentée majoritairement par des énergies propres. Il ne peut ni créer un réseau parallèle ni revendiquer une exclusivité dans la production ou la distribution d'électricité. Enfin, l'autorisation est provisoire, limitée géographiquement et ne crée aucun droit acquis face au développement futur du réseau public. En pratique, les installations devront à terme être transférées au(x) DSO. « Les investisseurs doivent garder ces critères en tête au moment de prendre leur décision », conclut Sorina Mortada.
L'Autorité n'a pas communiqué pour l'instant les conditions de ces transferts d'équipements, qui peuvent potentiellement décourager les investisseurs. À l'inverse, ces micro-réseaux offrent une solution rapidement opérationnelle pour augmenter la production d'électricité, alors qu'il faudra plusieurs années et des milliards de dollars pour renouveler les centrales du pays. Ils pourraient aussi soulager EDL, qui a perdu une partie de ses recettes à la suite des destructions israéliennes liées au conflit avec le Hezbollah et paie désormais son carburant plus cher en raison de la guerre entre l'Iran et les États-Unis.
De son côté, Nabd Aley ne semble pas convaincu que le secteur se mettra à niveau de sitôt et prépare déjà une extension du parc.



