Rechercher
Rechercher

Culture - guerre au liban 2026

À Beit Beirut, « Hkeeli Ya Jnoub » préserve les récits que la guerre a tenté d’effacer

À partir d’archives familiales, de souvenirs intimes et d’installations artistiques, cette initiative donne la parole aux habitants du Liban-Sud, trop souvent évoqués sans être véritablement écoutés.

À Beit Beirut, « Hkeeli Ya Jnoub » préserve les récits que la guerre a tenté d’effacer

Des photographies familiales sont épinglées sur une carte du Liban-Sud, l'une des installations participatives de l'exposition « Hkeeli Ya Jnoub » présentée à Beit Beirut. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

Certains messages ne sont jamais parvenus à leurs destinataires.

Sur l’un des murs de pierre érodés de Beit Beirut, des rangées de lettres manuscrites sont soigneusement fixées sur des panneaux noirs. Elles ont été échangées, il y a plusieurs décennies, entre Hassan Said et Abda Malkani, un couple âgé détenu dans la tristement célèbre prison de Khiam, et leur fils Mohammad, par l’intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge. Sur plusieurs d’entre elles, d’épaisses traces de correcteur blanc interrompent brutalement les phrases, laissant les visiteurs face à des mots qu’ils ne pourront jamais lire.

Presque instinctivement, chacun s’approche, tentant d’imaginer ce qui a été effacé.

Ces silences constituent l’un des premiers points d’entrée dans « Hkeeli Ya Jnoub », une nouvelle exposition réunissant les artistes Adib Farhat, Sama Beydoun, Rawan Mazeh, Farah Berrou, Batoul Faour et Rabab Chamseddine, aux côtés d’archives familiales et de récits oraux provenant du Liban-Sud.

Loin de chercher à imposer un récit unique et définitif, l’exposition assemble des fragments de mémoire à travers des photographies, des enregistrements, des objets personnels et des témoignages manuscrits. Les expériences individuelles y deviennent des espaces collectifs de mémoire, opposant à la disparition une forme de résistance.

Vue de l'exposition « Hkeeli Ya Jnoub », présentée à Beit Beirut, qui réunit installations artistiques, archives familiales et récits du Liban-Sud. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Les mots laissés derrière soi

Les lettres censurées font partie de « Manufacturing Estrangements », une installation de la photographe et archiviste Rawan Mazeh. Depuis plus de dix ans, celle-ci documente les séquelles durables de la guerre dans le sud du Liban, en s’intéressant moins aux instants de bombardements qu’aux existences qui se poursuivent bien après la disparition des gros titres.

« La guerre ne s’est pas arrêtée en 2006, confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. Lorsqu’une personne perd une main, un enfant ou toute sa famille, la guerre continue de vivre avec elle jusqu’à la fin de ses jours. »

Son installation s’articule autour des archives d’une seule famille, mais sa portée les dépasse largement. Les lettres révèlent la violence psychologique de l’emprisonnement autant que sa brutalité physique. Les censeurs israéliens ont recouvert des passages entiers de la correspondance pour tenter de manipuler les relations entre le mari, la femme et leur fils, allant jusqu’à fabriquer des récits destinés à semer la défiance.

Face à l’installation, les visiteurs se trouvent ainsi confrontés autant à l’absence qu’à la présence.

Pour Rawan Mazeh, préserver ces documents est devenu une manière de protéger des preuves avant qu’elles ne disparaissent. « Ces documents et ces photographies contribuent à préserver la mémoire des habitants du Sud, explique-t-elle. Un jour, ils écriront l’histoire. »

Depuis, le projet a pris une dimension supplémentaire. La maison de Qsair Marjeyoun dans laquelle Rawan Mazeh avait photographié les archives de la famille n’existe plus. Les lettres exposées à Beit Beirut ont survécu, alors même que le lieu qui les avait abritées a disparu. « Sans nos efforts, cette mémoire n’existerait plus », souligne-t-elle.

L'installation « Manufacturing Estrangements » de Rawan Mazeh expose une correspondance censurée entre Hassan Saeed, Abda Malkani et leur fils Mohammad, échangée par l'intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Des fragments plutôt qu’un récit unique

L’exposition refuse délibérément de se présenter comme une histoire définitive du Liban-Sud.

« Nous avons décidé de créer ‘‘Hkeeli Ya Jnoub’’ trois semaines avant son ouverture, car il s’agissait de la seule réponse que nous pouvions apporter, en tant qu’acteurs culturels, aux circonstances actuelles », explique Delphine Abirached Darmency, co-commissaire de l’exposition et directrice exécutive de « Hkeeli ».

Plutôt que de prétendre à l’exhaustivité, le projet assume son caractère fragmentaire. « Les œuvres réunies ici ne cherchent pas à raconter toute l’histoire du Sud », peut-on lire dans le texte de présentation. Elles rassemblent « des archives familiales, des recherches artistiques, des souvenirs personnels, des photographies, des traces du quotidien et des réflexions sur l’appartenance ».

Pour Delphine Abirached Darmency, préserver les mémoires ne consiste pas seulement à documenter le passé. « Les archives, les images et les récits ne sont pas simplement des souvenirs du passé, affirme-t-elle. Ce sont des manières d’exister. Les documenter ne relève pas uniquement d’une pratique archivistique. C’est refuser que cette existence soit effacée. »

Une carte en perpétuelle transformation

Dans la salle suivante, l’exposition passe de l’histoire d’une famille à celles de centaines d’autres.

Une immense carte du Liban-Sud recouvre tout un mur. D’un village à l’autre, les visiteurs y ont épinglé des photographies familiales : mariages, portraits d’enfance, récoltes, photos de classe, après-midi au bord de la mer, anniversaires et scènes ordinaires qui, jusque-là, ne vivaient que dans l’intimité des albums.

L’installation ne cesse de se transformer.

Tout au long de l’exposition, le public est invité à accrocher des photographies, à écrire des lettres à son village, à partager des recettes, à dessiner des fragments de souvenirs ou à répondre aux questions manuscrites disséminées dans les différentes salles. Chaque soir, les contributions sont numérisées, puis réintégrées à l’exposition, qui s’enrichit ainsi jour après jour.

À proximité, les installations du cinéaste et chercheur Adib Farhat prolongent ce dialogue. Son travail archivistique, mené depuis plusieurs années, met en relation des témoignages oraux, des photographies, des clés récupérées dans des maisons détruites et les enregistrements de quatre femmes déplacées réunies autour d’une table dans « After Supper ». Ensemble, ces éléments transforment des souvenirs intimes en archives collectives.

« Je fais confiance au récit des gens, affirme Adib Farhat. Partager et transmettre ces histoires représente une immense responsabilité. »

L'installation d'Adib Farhat réunit des clés sauvées de maisons détruites, des photographies et des témoignages oraux issus du Liban-Sud. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Quand la photographie se dérobe

Au-delà de cette carte en constante évolution, une autre salle substitue l’absence aux certitudes. Si le travail de Rawan Mazeh s’attache à préserver des documents fragiles, l’installation de Sama Beydoun interroge ce qu’il advient lorsque la documentation elle-même échoue.

Intitulé « What Remains », son projet retrace ses tentatives répétées de photographier la maison de ses grands-parents à Bint Jbeil. Une première fois, la batterie de son appareil s’est soudainement déchargée. Une autre pellicule, périmée, n’a produit que des images verdâtres, recouvertes d’un voile. Après la mort de son grand-père, qui n’était jamais parvenu à rentrer chez lui à la suite de la guerre de 2024, elle photographie une nouvelle fois le village. Cette fois, la pellicule développée revient entièrement vierge.

« La photographie m’a abandonnée », raconte Sama Beydoun.

Ce n’est que plus tard qu’elle comprend que cet échec constitue précisément le cœur de l’œuvre. « Aujourd’hui, je le célèbre tel qu’il est, explique-t-elle. Ce que nous avons devra nous suffire, parce que c’est tout ce qu’il nous reste. »

Suspendues dans Beit Beirut, les photographies floues semblent flotter entre le souvenir et le rêve. Elles livrent suffisamment de détails pour laisser deviner une maison, tout en permettant aux visiteurs de combler les vides avec leurs propres souvenirs.

Avec « What Remains », Sama Beydoun explore les failles de la photographie et la fragilité de la mémoire à travers l'histoire de la maison familiale de ses grands-parents à Bint Jbeil. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


La vie qui persiste

Ailleurs, l’exposition déplace le regard de la mémoire vers le quotidien.

Dans « We’re Nearing the Pomegranate Season », la poète et photographe Rabab Chamseddine construit son travail autour d’une phrase prononcée par son père, alors qu’elle pressait ses parents de quitter le Liban-Sud à mesure que les bombardements s’intensifiaient.

« Mais la saison des grenades approche. »

Cette réponse toute simple a profondément transformé sa perception de la résistance. « La vie vient d’abord, explique-t-elle. C’est l’occupation qui l’interrompt. »

Ses photographies s’attardent sur les récoltes, les herbes, les repas partagés et les rituels saisonniers. La résistance s’y exprime à travers les gestes ordinaires de celles et ceux qui demeurent enracinés dans leur terre, plutôt qu’à travers les seules images du conflit.

La chercheuse en architecture et cinéaste Batoul Faour prolonge cette réflexion dans « The Bunker, the Barracks, and the Base », en examinant la manière dont les bunkers, les casernes et les bases militaires situés autour de Khiam ont façonné plusieurs générations dans le sud du Liban.

Parallèlement, l’écrivaine et artiste Farrah Berrou retourne dans son village ancestral de Kfar Kila, situé dans la zone tampon. Elle y rassemble des vidéos tournées au téléphone et des archives familiales, alors que les destructions massives ont réduit des lieux autrefois familiers à de simples fragments de mémoire.

Ensemble, les deux œuvres refusent de réduire le Sud à un seul récit de guerre. Elles parlent de maisons, de saisons, de familles, de paysages et de cette persistance silencieuse de la vie quotidienne.

Parmi les archives familiales exposées à Beit Beirut, ce portrait témoigne de la place accordée aux mémoires intimes du Liban-Sud. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Écouter avant de parler

Pour Delphine Abirached Darmency, cette pluralité constitue précisément le cœur de l’exposition.

« Pour beaucoup, le Sud a trop souvent été un territoire dont on parlait plutôt qu’un territoire que l’on écoutait, estime-t-elle. Nous avons un devoir envers les Libanais du Sud : celui de regarder leur réalité en face, quelles que soient nos convictions politiques. »

Cette invitation à l’écoute dépasse les œuvres elles-mêmes.

Avant de quitter Beit Beirut, les visiteurs s’arrêtent devant les carnets laissés ouverts dans les salles. Certains y évoquent leurs grands-parents. D’autres décrivent l’odeur de la cuisine d’un village, dessinent la première image qui leur vient à l’esprit lorsqu’ils pensent à leur maison ou ajoutent une nouvelle photographie familiale à la carte en perpétuelle évolution.

Et une mémoire supplémentaire trouve sa place sur le mur.

Cette collecte se poursuivra le 16 juillet, lorsque Beit Beirut ouvrira ses portes à l’occasion de la Nuit des musées. Le public sera invité à découvrir « Hkeeli Ya Jnoub » au cours d’une soirée consacrée aux rencontres culturelles, aux souvenirs partagés et aux récits qui continuent de façonner le Liban-Sud.


Certains messages ne sont jamais parvenus à leurs destinataires.Sur l’un des murs de pierre érodés de Beit Beirut, des rangées de lettres manuscrites sont soigneusement fixées sur des panneaux noirs. Elles ont été échangées, il y a plusieurs décennies, entre Hassan Said et Abda Malkani, un couple âgé détenu dans la tristement célèbre prison de Khiam, et leur fils Mohammad, par l’intermédiaire du Comité international de la Croix-Rouge. Sur plusieurs d’entre elles, d’épaisses traces de correcteur blanc interrompent brutalement les phrases, laissant les visiteurs face à des mots qu’ils ne pourront jamais lire.Presque instinctivement, chacun s’approche, tentant d’imaginer ce qui a été effacé.Ces silences constituent l’un des premiers points d’entrée dans « Hkeeli Ya Jnoub », une nouvelle exposition...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut