Utilisant la technique du « Wet on wet », une méthode de peinture où des couches de peinture sont posées sur d’autres couches précédemment appliquées, deux étudiantes créent une Alice qui succombe à la tentation et boit l’encre d’un encrier sur lequel est gravé un jeu de mots : DR.Ink.me, et à l’instar de l’histoire originale, elle change de taille, se métamorphose et grandit. Photo DR
Huit minutes et pas une minute de plus, pour mettre en dessin et en couleurs leurs idées et leurs créations. À tour de rôle, en groupe de deux ou de trois, les étudiants s’installent sur une table, choisissent leurs outils, ajustent leur feuille blanche placée au-dessous d’une caméra qui filme et projette en direct leur dessin sur un écran géant, et doucement s’élancent. Les mouvements, d’abord lents, s’accélèrent, s’entrechoquent, se fondent. D’un point à une ligne, les traits épousent le rythme. La musique du DJ mène la cadence, inspire la forme, rythme l’instant. « Chaque étudiant choisit lui-même l’interprétation et la technique du dessin qu’il veut créer, selon ses goûts et ses compétences personnelles », explique Michèle Standjofski, directrice de la section Arts graphiques de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), qui précise que cette performance vivante, proposée sous la forme d’un véritable spectacle de scène, n’est pas improvisée. « Les étudiants décident d’avance le thème qu’ils vont exécuter, la technique à présenter, leur temps d’action, et la hiérarchie des événements qui doivent être courts, simples et variés pour ne pas ennuyer le public. »
Alice à la découverte de l’ALBA
Douze tableaux, aux dessins narratifs, puérils, souvent amusants, apparaissent petit à petit sur l’écran, pour raconter l’histoire imaginaire d’une Alice qui se retrouve aujourd’hui au Liban, à l’ALBA. Utilisant différentes techniques de peinture choisies de manière à offrir un bon rendu sur grand écran : seringue, pochoir, plume, pinceaux, brush-pen, collages… les tableaux se créent au gré de l’envie et de l’imagination des étudiants. L’on retrouve alors dans un premier tableau une Alice qui se perd dans les dédales du bâtiment de l’ALBA que l’on reconnaît à ses façades jaunes. Avec une paille comme simple outil de peinture, la jeune étudiante souffle sur la peinture noire qu’elle a délicatement posée sur la feuille pour relier les points entre eux. Plus tard, c’est une Alice dans les rues de la ville où apparaissent des poissons, des voitures stylisées en forme de chenille ou de lapin, qui ressemblent aux personnages de l’histoire d’Alice au pays des merveilles qui fait son apparition. La ville s’anime, devient surréaliste. La musique change de tempo, plus entraînante, plus rythmée pour mettre en avant le rythme chaotique de cette ville. Dans un autre tableau, utilisant la technique du « Wet on wet », une méthode de peinture où des couches de peinture sont posées sur d’autres couches précédemment appliquées, deux étudiantes créent une Alice qui succombe à la tentation et boit l’encre d’un encrier sur lequel est gravé un jeu de mots : DR.Ink.me, et à l’instar de l’histoire originale, elle change de taille, se métamorphose et grandit. Un autre groupe d’étudiants utilise la technique du « Dutch Pouring » qui consiste à verser plusieurs couleurs de peintures, puis à l’aide d’un sèche-cheveux, les étudiants soufflent sur la peinture pour créer le dessin de leur tableau où l’on découvre une Alice à l’école de mode de l’ALBA, avec l’apparition d’une machine à coudre. Plus loin, c’est Alice dégustant le petit déjeuner libanais, créé grâce à un collage de photos imprimées des ingrédients libanais posés sur la peinture : thym, pain arabe, café… que l’on voit apparaître. Au fur et à mesure, à deux et même trois mains, les tableaux se succèdent, les styles de peinture changent, la musique accompagne l’instant et la magie de ces créations qui apparaissent sur grand écran, à l’instar de la musique tirée de la bande du groupe Mashrou’ Leila, pour accompagner le tableau du petit déjeuner libanais. Des dessins toujours plus vivants et plus ludiques, devant un public qui assiste médusé, à la création de ces différents tableaux. « Le plus dur pour ces étudiants, c’est de se présenter sur scène, de maîtriser leurs gestes qui sont amplifiés sur grand écran, d’être à l’écoute en permanence de ce qu’ils font et de rythmer leurs mouvements au son de cette musique », affirme Michèle Standjofski. « Une expérience très enrichissante qui leur apprend à la fois à se lâcher et à contrôler le tout. »
Alice en son et lumière
Le concert s’achève par une projection de quatre minutes en 3D (3D mapping) réalisée sur la façade du 5e étage du bâtiment de l’ALBA. « Ce sont les étudiants en master en illustration qui se sont inspirés des différents thèmes du livre et ont créé les dessins », explique Kabalan Samaha, coordinateur Multimédia. « Par la suite, deux étudiantes en master 1 MultiMedia, Zoé Sfeir et Nour Nasr, ont transformé ces illustrations en 3D. Un travail long et minutieux de trois mois de préparation. »
« Le titre s’inspire du » terrier du lapin « d’Alice au pays des merveilles, que nous avons décidé de transformer en » mind hole « (gouffre de l’esprit) », explique Zoé Sfeir en racontant le déroulement de ces dessins qu’elles ont transformé en 3D Mapping. « Nous voulions nous plonger dans le chaos de l’esprit, là où la logique, l’imagination, la folie et l’absurde commencent à se mêler. » Apparaissent alors des équations mathématiques, des notes et des gribouillages. D’abord structurés, ils deviennent peu à peu chaotiques, évoquant un esprit en proie à une réflexion effrénée ou perdant le contrôle. Le papier se déchire pour révéler le Chat du Cheshire, qui demande au public : « Pensez-vous pouvoir donner un sens à tout cela ? » Cette question marque le point de départ de tout le voyage. Dès lors, le public est entraîné à travers différents éléments inspirés du livre et de ses adaptations animées, mais visuellement réinterprétés pour le mapping 3D : d’abord la forêt, en référence au monde étrange et mystérieux dans lequel pénètre Alice, ensuite le tunnel inspiré du terrier du lapin, comme si le public s’enfonçait davantage dans l’histoire et dans les méandres de l’esprit, puis la scène du jeu d’échecs qui inspire l’idée d’un monde structuré comme une partie de jeu, enfin des jeux de cartes à jouer, inspirés des gardes de la Reine de Cœur dans Alice au pays des merveilles, qui symbolise une autorité absurde et une structure fragile. « Tout cet univers incarne la logique, l’ordre, les règles et la stratégie, explique la jeune étudiante. Tous ces visuels psychédéliques nous ont permis de traduire cette sensation de dissolution de la perception, où le spectateur ne sait plus distinguer le réel, la logique de l’imaginaire. » Les pages se referment pour revenir à la scène initiale, au livre et au début de l’histoire, comme si tout le voyage s’était déroulé entre les pages ou au sein même de l’esprit. Quatre minutes durant, ce spectacle en trois dimensions a transporté le public dans un voyage allant de la logique à la folie, le tout appuyé sur des éléments tirés du livre d’Alice au pays des merveilles, qui un jour s’est retrouvée ici-même à l’ALBA, au pays du Cèdre.


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