L’élément marquant du cinquième round de négociations directes libano-israéliennes, sous le parrainage américain, à Washington, reste la position de la délégation militaire libanaise. Beaucoup de Libanais ne retiendront de cette position que le refus de cette délégation de se faire photographier aux côtés des Israéliens. Mais, en réalité, cette position n’est que la partie visible de l’iceberg. Elle cache un désaccord beaucoup plus profond.
Comme l’a déclaré une source militaire officielle, les militaires libanais ne pouvaient pas, à ce stade, accepter d’être pris en photo aux côtés des Israéliens, alors que plusieurs soldats libanais avaient été tués par les bombardements de l'armée de l'État hébreu. De plus, selon la vision de l'armée, la photo commune doit couronner le processus, et non le déclencher. Mais il y a bien plus que cela dans la position de la délégation militaire libanaise.
Selon des sources proches de l’armée, les négociations techniques militaires devraient avoir pour point de départ un cessez-le-feu complet et une décision claire de retrait total israélien de l’ensemble du territoire libanais. C’est ce que dit la position officielle libanaise, et cela figure même dans l’entente conclue en Suisse entre les États-Unis et l’Iran. Si l’on prend ce point de départ en compte, les négociations techniques visent à étudier les démarches et les détails pratiques afin d’en assurer l’exécution. C’est dans ce contexte précis que la proposition des « zones pilotes » a été faite, présentée comme un processus de retrait progressif des militaires israéliens, selon la logique dite « pas contre pas ». Or les bombardements se poursuivent, même si leur rythme a nettement diminué. De plus, alors que les négociations étaient déjà en cours, le Premier ministre israélien a déclaré que tant qu’il est à son poste, il n’y aura pas de retrait israélien total du Liban, et son ministre de la Défense a abondé dans ce sens.
Pour la délégation militaire libanaise, tous ces indices montrent une volonté israélienne de contourner les principes de base afin d’obtenir des avantages sur le terrain. Les Israéliens veulent conserver le droit d’attaquer s’ils se sentent menacés. Cela signifie que la souveraineté libanaise ne sera jamais totalement assurée et les Israéliens pourront toujours justifier leurs attaques, d’autant qu’ils considèrent qu’à ce sujet, ils n’ont pas de comptes à rendre et que leur droit d’agir est absolu. D’ailleurs, les Israéliens ne cessent de rejeter la faute sur les Libanais en affirmant que la crainte permanente d’une menace en provenance du Liban relève du fait que l’armée libanaise n’a pas vraiment désarmé le Hezbollah ni détruit ses infrastructures.
De son côté, l’armée libanaise rejette totalement cette approche, en affirmant que, d’une part, elle fait ce qu’elle peut avec les moyens dont elle dispose et que, d’autre part, sa mission commence après le retrait israélien du territoire libanais, selon le calendrier qui sera adopté au final dans les négociations. Dans ce contexte, la délégation militaire s'est rendue à Washington avec des cartes et plusieurs propositions de « zones pilotes » pour commencer à appliquer sur le terrain le plan prévu : retrait israélien, déploiement de l’armée et vérification du départ des combattants, ainsi que du démantèlement des armes et des infrastructures du Hezbollah dans le secteur. Toutefois, les propositions présentées par la délégation militaire libanaise portent sur des zones au sud du Litani, alors que les Israéliens souhaitaient plutôt commencer par des zones où se sont récemment déroulés des affrontements avec le Hezbollah, au nord du Litani, notamment dans les régions de Nabatiyé et de Ali Taher.
Cette démarche donne à la délégation militaire le sentiment que les Israéliens veulent non seulement contourner l’accord, mais surtout pousser l’armée libanaise à entrer en confrontation avec le Hezbollah. Or c’est justement ce que la troupe veut à tout prix éviter. Le commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, a déclaré à maintes reprises qu'il ne veut absolument pas que les soldats soient confrontés aux combattants du parti chiite.
La proposition de permettre aux Américains de former des unités spéciales sous leur contrôle direct, chargées de détruire les installations du Hezbollah et de désarmer ses combattants, ne séduit pas non plus la troupe. Celle-ci craint en effet qu’il ne s’agisse d’une nouvelle manière de créer des divisions au sein de l’armée. Pour les plus anciens militaires, cela rappelle la situation pendant les années de la guerre civile, lorsque l'armée était divisée en brigades à coloration confessionnelle, qui se sont finalement alignées sur leurs bases populaires et se sont ainsi quasiment transformées en milices. D’ailleurs, pour certains, la plus grande réalisation à la fin de la guerre, après l’adoption de l’accord de Taëf, est la réunification de l’armée et le mélange des brigades pour qu’elles n’aient plus de coloration confessionnelle. Il est vrai que l’armée doit exécuter les décisions des autorités politiques, mais elle ne veut pas entrer en conflit interne. Selon les sources militaires, les autorités politiques devraient d’abord obtenir l’aval de toutes les composantes avant de prendre des décisions cruciales pour l’avenir du pays.

