Ouverture des ENMS. De gauche à droite : Théodora Psychoyou, directrice du Collegium Musicae, le professeur Nidaa Abou Mrad, doyen de la faculté de musique et musicologie et directeur du Centre de recherche sur les traditions musicales (CRTM), et Iseline Peyre, coresponsable de l’axe musique-santé au Collegium Musicae. Photos DR
À l’ère du numérique, la Revue des traditions musicales de l’Université antonine (UA) fait le pari de l’open access pour démocratiser l’accès aux recherches sur les musiques modales. Prônant l’interdisciplinarité et une perspective contextuelle, elle décolonise la musicologie et transforme le chercheur en passeur de culture citoyenne.
Longtemps verrouillé par des abonnements onéreux, le partage du savoir scientifique et des connaissances de pointe s’affranchit de plus en plus des logiques marchandes. En faisant basculer la Revue des traditions musicales (RTM) vers le modèle de l’open access (libre accès) sur la plateforme Luminous Insights, l’UA brise à son tour ces barrières économiques. Ce choix stratégique transforme en profondeur la transmission du savoir pour les chercheurs et les étudiants du monde entier.
« Cette mutation éditoriale majeure a été rendue possible par le soutien institutionnel de l’UA, qui prend en charge l’intégralité des coûts d’édition et de production sur la plateforme », explique le professeur Nidaa Abou Mrad, doyen de la faculté de musique et musicologie et directeur du Centre de recherche sur les traditions musicales (CRTM). L’objectif est double : permettre aux chercheurs de publier gratuitement et offrir au public un téléchargement libre de tous les articles.
« En s’appuyant sur les universités, l’open access devient un acteur-clé dans la transmission des savoirs scientifiques de pointe », précise-t-il. Ce modèle bouscule également la posture traditionnelle du chercheur. Ce dernier ne se borne plus à être un simple producteur de données isolées, mais devient un acteur de la transmission citoyenne et culturelle. « Le modèle unidirectionnel de transmission des savoirs vers la société évolue à présent vers un modèle communicationnel multidirectionnel qui engage le chercheur dans une interaction permanente avec la société et le monde, en tant qu’acteur citoyen de l’élaboration de la culture », indique le rédacteur en chef de la RTM.
« L’open access, en tant que canal communicationnel bidirectionnel, contribue significativement à ce processus », ajoute-t-il. L’impact et la diffusion des travaux se mesurent en effet à travers les citations de la communauté scientifique mondiale.
Table ronde sur la neuromusicologie avec Barbara Tillman (université de Bourgogne), Nidaa Abou Mrad, Philippe Lalitte (Sorbonne Université) et Hervé Platel (Université de Caen Normandie).
Interdisciplinarité et décolonisation de la musicologie
La RTM ne se contente pas de changer de modèle économique. Elle redéfinit aussi les frontières de sa discipline. Elle croise la musicologie avec l’anthropologie, l’histoire, la psychologie, les neurosciences et les sciences de l’éducation. Ce faisant, la revue s’aligne sur la mission et les orientations de l’UA : produire des solutions pertinentes et durables pour répondre aux enjeux contemporains grâce à « une recherche interdisciplinaire et contextualisée ». Sa démarche inclusive s’inscrit dans le paradigme de la « musicologie générale » initié par le professeur Jean-Jacques Nattiez. Elle lui permet surtout, selon les termes du Pr Abou Mrad, de rompre définitivement avec un héritage colonial biaisé.
« Cet héritage assignait la recherche musicologique historique et analytique à la seule musique savante européenne, en reléguant les musiques du Sud à la seule étude socio-anthropologique, désignée « ethnomusicologie » », rappelle-t-il.
Aujourd’hui, le CRTM utilise cette approche interdisciplinaire pour étudier les traditions musicales modales du monde, en appariant la méthodologie aux objectifs choisis. L’objectif consiste à proposer des réponses concrètes face à la complexité du monde actuel, avec la volonté affichée d’avoir un impact réel sur la société.
Cette décolonisation de la recherche musicologique passe forcément par la valorisation de savoirs culturellement contextualisés. Modéliser scientifiquement des traditions musicales orales régionales représente toutefois un défi méthodologique majeur. Mais pour l’UA, cette « contextualisation » traduit une nette volonté de réenracinement, de « reterritorialisation » de ses pratiques, pensée pour servir la société plurale libanaise.
« Le pendant musical de cette reterritorialisation est l’accent mis sur les traditions modales monodiques d’Asie occidentale qui sont de transmission orale, qu’elles soient religieuses − chrétiennes ou musulmanes − ou profanes − artistiques ou populaires », indique-t-il.
Mais si l’apprentissage traditionnel se fait de maître à disciple, l’analyse scientifique exige un médium tangible : la transcription écrite alliée aux enregistrements sonores. Cependant, l’analyste doit éviter un piège théorique : figer une musique dont l’essence réside dans la variabilité.
« L’analyse doit garder à l’esprit qu’une musique modale orale est sujette à transformation en permanence au gré d’une performance musicale très habitée par l’improvisation. Cela pousse l’analyste à tenir compte de cette variabilité grammaticale musicale, « car la lettre tue, mais l’Esprit vivifie » », a-t-il encore remarqué, en citant saint Paul.
Vers une reconnaissance internationale
Par ailleurs, pour que ce savoir contextualisé soit pérenne, il doit obtenir une légitimité internationale. C’est pourquoi le CRTM s’est engagé dans un processus d’indexation de la RTM dans les bases de données scientifiques mondiales, garantissant la valorisation des traditions musicales étudiées.
Cette quête s’appuie sur une collaboration historique initiée en 2006 avec Sorbonne Université. D’abord centrée sur un transfert d’expertise, cette alliance a permis par la suite à la RTM d’être reconnue comme une publication associée à l’Institut de recherche en musicologie (IReMus) et coéditée avec les éditions Geuthner. À présent, la RTM en accès libre s’appuie sur un comité scientifique international de 26 chercheurs de premier plan en provenance de Belgique, du Canada, des États-Unis, de France, d’Irak, du Liban, du Royaume-Uni ou encore de Tunisie.
Cette synergie académique culmine avec la mise en place des Entretiens de neuromusicologie et de musicothérapie en Sorbonne (ENMS 2026), organisés par l’Institut Collegium Musicæ de Sorbonne Université. Cet événement international, né sous l’impulsion du Pr Abou Mrad, en mission, de 2024 à 2026, au Collegium Musicæ (au titre de sa chaire de professeur senior), vise à renforcer la synergie entre musicologie, neurosciences et musicothérapie.
La première édition des ENMS, tenue le 29 mai dernier, « aura été l’occasion d’un dialogue scientifique inédit et très fécond », comme l’affirme la professeure Théodora Psychoyou, directrice du Collegium Musicae. La notion de neuromusicologie y est définie comme une transdiscipline où les neurosciences prennent rigoureusement en compte la grammaire et la contextualisation musicologique de la musique étudiée.
Une équipe du CRTM-UA, menée par le Pr Abou Mrad et composée des docteures Nathalie Abou Jaoudé et Rawane el-Dimachki et de Mlle Marianne Bejjani, de concert avec la Pr Roula Hourani et le Dr Salem Hannoun, neuroradiologues de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), et en collaboration avec le Pr Hervé Platel, directeur du Laboratoire neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine à l’Université de Caen Normandie, a en effet réalisé en 2026 des travaux pionniers en neuromusicologie des monodies modales du Mašriq. En recourant à la neuro-imagerie fonctionnelle, cette équipe transversale a visualisé pour la première fois le corrélat cérébral de la syntaxe musicale des monodies modales traditionnelles d’Asie occidentale. La présentation des résultats préliminaires de ces travaux aux ENMS a permis de constater leur forte convergence avec ceux des travaux antérieurs en
neuro-imagerie fonctionnelle menés notamment par Barbara Tillmann et son équipe (Université de Bourgogne) sur la syntaxe de la musique tonale occidentale.
Rebondissant sur ce constat, le Pr Nidaa Abou Mrad formule à présent une hypothèse inspirée du principe de grammaire universelle élaboré par Noam Chomsky pour le langage verbal : « La grammaire musicale aurait une part fondamentale commune, portée par nos réseaux cérébraux. Elle posséderait aussi une partie flexible qui se développe d’une manière spécifique, par l’apprentissage, grâce à la plasticité de notre cerveau, au contact d’un système musical défini et au sein d’une culture donnée. »
Mais les retombées de cette recherche transdisciplinaire dépassent le cadre des laboratoires. Ces découvertes ont un impact direct sur le quotidien du patient grâce à la musicothérapie. Cette discipline médicale évolue : elle ne se limite plus (en Occident) à créer par la musique un lien relationnel entre le thérapeute et le patient, mais utilise à nouveau (à l’instar de l’Orient médiéval) les effets réels et mesurables des structures musicales sur le cerveau pour soigner. C’est en tout cas le sens du projet de recherche sur la musicothérapie modale du syndrome de stress post-traumatique que l’UA va mener en 2026-2028.
Pour transformer ces savoirs en outils concrets, l’UA mise sur le décloisonnement des compétences. L’accumulation de ces recherches transdisciplinaires et leur partage en open access modifieront à terme la pratique de la musicothérapie et de l’analyse musicale et notre perception même des effets profonds de la musique sur l’être humain.

