Le président de la République, Joseph Aoun, lors de son entretien avec la journaliste de CNN, Christiane Amanpour, au palais de Baabda, le 5 juin 2026. Photo Ani
Dans une deuxième partie de l'entretien accordé vendredi à CNN, publié lundi soir, le chef de l'Etat Joseph Aoun a précisé que les discussions en cours avec Israël portent sur un accord de non-agression, soulignant que « la nécessité est de mettre un terme définitif à l'état d'hostilité entre le Liban et Israël ».
Le chef de l'État a souligné que l'objectif actuel des négociations directes entre Beyrouth et Tel-Aviv, sous médiation américaine, est de parvenir à « un accord de non-agression, un accord sécuritaire ou une autre formule », estimant que « la nécessité est de mettre un terme définitif à l'état d'hostilité entre le Liban et Israël ». Selon lui, cette démarche pourrait constituer « un prélude à une paix juste et globale », assurant n'avoir « d’autre choix que la négociation ». M. Aoun a ajouté qu'il fallait continuer à rechercher, par tous les moyens disponibles, « une fin au conflit », estimant qu'une telle issue serait « dans l'intérêt » du Hezbollah et d'Israël.
Au sujet d'un éventuel accord de paix, le président a assuré que « le Liban est attaché et partie prenante » de l’Initiative de paix arabe de 2002, qui conditionne la normalisation des pays arabes avec Israël à l'établissement d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Position traditionnelle de la diplomatie libanaise, elle est également plus largement un souhait de l'Arabie saoudite, parrain de la communauté sunnite au Liban.« On ne peut pas passer directement du point de départ au point d'arrivée. Il faut franchir plusieurs étapes, et l'étape de transition consiste à mettre fin à l'état d'hostilité entre le Liban et Israël », a-t-il déclaré, ajoutant qu’« il appartient à Israël de montrer sa volonté de mettre fin à la guerre ». Il a également affirmé qu'« il n'est pas possible, à l'heure actuelle, de rencontrer le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ».
Joseph Aoun a par ailleurs estimé que le parti chiite était né « en réaction à l'invasion israélienne de 1982 » et que « la guerre aurait dû prendre fin en 2000, lorsque les armes avaient rempli leur rôle en contribuant à la libération du pays ». Il a toutefois considéré qu'après cette date, le parti avait commis « des erreurs stratégiques majeures ». Après l'ouverture du front de soutien à Gaza en octobre 2023, le Hezbollah a de nouveau entraîné le Liban dans la guerre régionale le 2 mars, en lançant des missiles sur Israël pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué au début de l'offensive israélo-américaine sur l'Iran. Depuis le 2 mars, les attaques israéliennes au Liban ont fait plus de 3.600 morts, selon un dernier bilan des autorités lundi.
Sur la question du désarmement du Hezbollah, le chef de l'État a expliqué que sa stratégie reposait avant tout sur « l'élimination des causes profondes de l'existence de ces armes », à travers la fin du conflit avec Israël, le renforcement des institutions de l'État, des forces de sécurité, de l'armée libanaise et des autres institutions publiques. Il a également plaidé pour un dialogue raisonné avec le Hezbollah, en lui présentant « différentes options et en l'assurant que l'État est prêt à protéger le pays et tous ses citoyens. » M. Aoun a souligné que « les partisans du Hezbollah sont des Libanais et ont le droit de vivre dans la dignité, mais sous la protection de l'État ». Il a averti que si la formation pro-iranienne refusait de remettre ses armes ou de négocier avec le gouvernement, « il devrait répondre de ses actes devant sa base populaire, qui finirait par prendre ses distances avec lui ».
Concernant les craintes d'une confrontation militaire interne avec le Hezbollah, le président Aoun a expliqué qu'il existait dans la doctrine militaire un concept de « préparation du champ de bataille », qui ne signifie pas nécessairement le déploiement de chars ou d'artillerie, mais consiste à créer les conditions propices à une solution en s'attaquant aux causes profondes de l'existence des armes. Il a expliqué que cette stratégie repose sur de nombreux efforts, les opérations militaires ne représentant selon lui que « 10 % » de l'ensemble du processus, tandis que les « 90 % restants » relèvent des dimensions sociales, politiques et économiques.
Il a rappelé qu'après l'effondrement de l'armée libanaise en 1975, année du début de la guerre civile, les institutions de l'État s'étaient désintégrées et des milices chrétiennes et musulmanes avaient émergé, poussant les citoyens à se tourner vers elles pour obtenir sécurité, nourriture et services essentiels. « Aujourd'hui, le moment est venu pour le gouvernement de se substituer à ces milices », a-t-il affirmé, appelant dans ce contexte à « renforcer les institutions de l'État, qu'il s'agisse des appareils sécuritaires et militaires ou des autres institutions publiques ». Il a averti que sans cette approche, « les conséquences seraient catastrophiques et les objectifs ne seraient pas atteints ».
« Guerres d'usure coûteuses »
Interrogé sur son évaluation de la puissance de l'Iran et du Hezbollah après la guerre, Joseph Aoun a estimé que « leur force ne peut être mesurée uniquement à l'aune de leurs capacités militaires, mais aussi de leur présence ». « Même s'il ne restait qu'une seule personne, cela aurait encore de l'importance pour eux », a-t-il déclaré. Le chef de l'État a souligné que l'Histoire « montre que des armées conventionnelles engagées dans des guerres asymétriques n'ont pas réussi à atteindre leurs objectifs », ces conflits se transformant souvent en « guerres d'usure coûteuses ». « La question ne se limite pas aux capacités matérielles ; elle concerne également l'existence, la doctrine et la volonté qui confèrent à leur action un caractère « sacré » », a-t-il ajouté. M. Aoun a par ailleurs observé que « les Iraniens sont réputés pour le tissage des tapis, une activité qui exige beaucoup de temps », estimant que cette caractéristique « se reflète dans leur diplomatie et leur stratégie ».
Le président Joseph Aoun a en outre rappelé que, conformément à la Constitution, la conduite des négociations relève de la prérogative du chef de l'État. Il a toutefois souligné les mener « en étroite concertation avec le président du Conseil des ministres Nawaf Salam et le président de la Chambre Nabih Berry », affirmant que les trois responsables travaillent « en parfaite harmonie » et sont « unis dans l'objectif de mettre fin à la guerre ». La coordination entre eux s'étend « aux moindres détails » des dossiers en cours, a-t-il assuré.
Berry s'efforce de convaincre le Hezbollah de remettre ses armes
M. Aoun a également estimé que Nabih Berry, également chef du mouvement Amal et allié politique du parti chiite, est « un homme d'État » qui souhaite mettre fin à la guerre par « des moyens pacifiques ». Il a souligné qu'en tant que seul représentant de la communauté chiite à occuper la présidence du Parlement, M. Berry a une « tâche importante à accomplir » et qu'il est essentiel de comprendre la sensibilité de cette question. Selon Joseph Aoun, le chef du Législatif « peut jouer un rôle fondamental, et c'est effectivement ce qu'il fait », en s'efforçant de convaincre le Hezbollah de remettre ses armes « dans l'intérêt des chiites et du pays ».
Après ses déclarations particulièrement cinglantes à l'égard de l'Iran lors de la première partie de l'entretien, l'ancien commandant en chef de l'armée libanaise a également assuré que le Liban souhaitait entretenir avec Téhéran « de bonnes relations fondées sur le respect mutuel et la non-ingérence ». « N'oubliez pas que le Liban est un État souverain doté d'un gouvernement souverain. Si vous souhaitez dialoguer avec nous, vous êtes les bienvenus, mais sans ingérence », a-t-il martelé.
Joseph Aoun a en outre estimé que son homologue américain Donald Trump était « engagé » dans la recherche d'une issue au conflit et a dit compter sur lui pour « réaliser une percée », rappelant que les négociations « ardues » menées le 3 juin avaient permis d'aboutir à un cessez-le-feu en échange du retrait du Hezbollah au sud du Litani.
Réaffirmant qu'il œuvre à l'obtention d'un cessez-le-feu avec Israël, le président Joseph Aoun a révélé que le concept des « zones pilotes » avait été évoqué lors de la réunion du comité de supervision du cessez-le-feu à Naqoura en décembre dernier. Ce concept consiste à remettre progressivement certaines zones sous l'autorité de l'armée libanaise, qui en assurerait le contrôle et la sécurisation à titre expérimental avant que le processus ne soit étendu à d'autres secteurs, parallèlement au lancement de leur reconstruction, a-t-il expliqué. M. Aoun a enfin indiqué avoir personnellement proposé de commencer par la région du château de Beaufort - occupé par les forces israéliennes depuis plus d'une semaine - en raison de son « importance historique et de sa proximité avec Nabatiyé, l'une des principales régions à majorité chiite du pays ».




Joseph Aoun à l’Iran : Le Liban n'est pas votre pays, mais le nôtre