Critiques littéraires Essais

Leïla Slimani : le chagrin et la pitié

Leïla Slimani : le chagrin et la pitié

Assaut contre la frontière de Leïla Slimani, Gallimard, 2026, 80 p.

L’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani a réussi à se tailler une place de choix dans le paysage culturel francophone. Il a fallu pour cela quelques œuvres audacieuses, comme Le Désert de l’ogre, ou populaires, comme Chanson douce, et surtout une trilogie au long cours, Le Pays des autres, qui déployait une saga familiale entre le Maroc et la France. La visibilité culturelle acquise lui a valu d’être choisie pour conseiller Emmanuel Macron en matière de francophonie. Auréolée de ces succès, Leïla Slimani revient en 2026 avec un bref essai intitulé Assaut contre la frontière, version plus écrite d’un texte initialement lu en public dans le cadre du Festival d’Avignon en juillet 2025.

Cet essai s’ouvre sur la relation d’un « cauchemar terrifiant » de l’autrice : sommée de se défendre face à un juge « au visage de souris et aux dents déchaussées », elle commence par se justifier très vite en français, avant d’être coupée sèchement. « On n’est pas en France ici. Parle en arabe. » L’interrogatoire vire au drame, les mots espérés ne surgissent pas et le bafouillement vaut preuve de culpabilité. Face aux moqueries de ses camarades qui raillent son accent, à l’embarras de son père, visiblement déçu de ne pas avoir su ou pu transmettre ce riche patrimoine à sa fille, l’autrice se juge sans indulgence – « Comment comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la mienne ? » –, et ce qui pourrait être un simple regret devient un stigmate, provoque « un mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration ».

Leïla Slimani remonte l’histoire familiale pour expliquer qu’il en serait allé autrement si, et si, et si… « Si mon pays n’avait pas été colonisé en 1912… » Ladite colonisation entraîne un jeu de dominos : le grand-père s’engage dans l’armée coloniale pour combattre le nazisme, et plus tard se laisse convaincre d’inscrire son fils – le père de Leïla – à l’école des colons, où les Marocains ne sont alors qu’une poignée. Dans le milieu familial, la langue française est perçue comme seul médium capable de faire vibrer la haute culture, l’arabe littéraire étant trop figé dans la sacralité, et les parlers ambiants trop gueux.

Tout parcours personnel inspire nécessairement de l’empathie, et on ne peut que respecter le ressenti de l’autrice face à ce qu’elle vit comme un manque. Il n’empêche : beaucoup d’enfants issus d’une double culture ont vécu la même difficulté, certains l’ont acceptée sans tapage, quand d’autres, avec moins de dispositions naturelles que Leïla Slimani, sont parvenus à la surmonter. D’ailleurs, l’autrice désormais installée à Lisbonne avoue s’être mise à l’apprentissage du portugais. Au fond, peut-être qu’à trop maîtriser la langue française, elle a mis la barre trop haut, estimant qu’elle ne pourrait jamais hisser son arabe au niveau de son français ?

L’arrivée en France aurait pu coïncider avec une réconciliation (linguistique) avec elle-même, or c’est une autre forme d’altérité qui est apparue : « En débarquant dans ce pays, ‘‘mon’’ pays, je croyais être la même et je découvrais que j’étais l’Autre. » L’islamisme et le terrorisme, avec leur cortège d’attentats, « ont attiré sur nous la honte et l’infamie. » Sans ces monstrueux débordements, les musulmans auraient joui d’une existence paisible et ne seraient pas obligés de raser les murs – « Combien de personnes parmi mes connaissances s’interdisent de parler arabe dans la rue depuis les attentats de 2015 ? » –, on saluerait partout la mémoire d’un monde arabe joyeux et capable de transmettre son savoir à l’humanité, comme il le fit par la traduction des grands textes de la pensée grecque. Mais plutôt que de juger le repli incontournable – « Comment dans ces conditions ne pas verser dans la haine de soi ? » –, ne faudrait-il pas plutôt verser dans la lucidité et la pédagogie, analyser les facteurs et les tensions à l’œuvre, les phénomènes de domination et de rejet ?

Constatant que sa méconnaissance de l’arabe n’était que le produit d’un contexte et que sa venue en France ne l’avait en rien résolue, l’autrice décide que le salut est ailleurs – dans la littérature, laquelle ne s’embarrasse pas d’identités, linguistiques ou autres : « À mes yeux, la littérature est précisément ce lieu où on peut se défaire de son identité sociale. »

Cette profession de foi, à laquelle on peut aisément adhérer mais qui n’est pas nouvelle, est déclinée sur tous les tons et appuyée par un florilège de citations. Une, entre toutes, mérite d’être reproduite intégralement, due au grand écrivain soudanais Tayeb Salih : « Ce n’est ni meilleur ni pire ici que là-bas. Mais je suis, pareil au palmier dans notre cour, originaire de cet endroit. Et le fait que ceux de là-bas soient venus chez nous doit-il empoisonner notre présent et notre avenir ? Pareils à d’autres envahisseurs à travers l’histoire, ils devaient, tôt ou tard, s’en aller. Et nous parlons maintenant leur langue sans culpabilité ni reconnaissance. » Sans culpabilité ni reconnaissance. Tayeb Salih n’avait-il pas déjà tout dit de la nécessité de nous assumer dans la diversité de nos profils linguistiques et identitaires ?

Assaut contre la frontière de Leïla Slimani, Gallimard, 2026, 80 p.L’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani a réussi à se tailler une place de choix dans le paysage culturel francophone. Il a fallu pour cela quelques œuvres audacieuses, comme Le Désert de l’ogre, ou populaires, comme Chanson douce, et surtout une trilogie au long cours, Le Pays des autres, qui déployait une saga familiale entre le Maroc et la France. La visibilité culturelle acquise lui a valu d’être choisie pour conseiller Emmanuel Macron en matière de francophonie. Auréolée de ces succès, Leïla Slimani revient en 2026 avec un bref essai intitulé Assaut contre la frontière, version plus écrite d’un texte initialement lu en public dans le cadre du Festival d’Avignon en juillet 2025.Cet essai s’ouvre sur la relation d’un...
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