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Culture - Patrimoine Culturel

Au BeMA, près de ceux qui restaurent un « trésor » libanais « jamais vu du public »

À Fanar, un atelier redonne vie à des œuvres longtemps oubliées, réparant les blessures du temps et rendant enfin visible un patrimoine tenu à l’écart du public.

Au BeMA, près de ceux qui restaurent un « trésor » libanais « jamais vu du public »

Au BeMA, une œuvre reprend forme sous les gestes minutieux de la restauratrice. Photo avec l’aimable autorisation du BeMA

Niché un peu au-dessus, un peu en marge de Beyrouth, sur la colline naguère bucolique de Fanar, un laboratoire lumineux réunit des artisans doublés de scientifiques. Là s’affaire une équipe de restaurateurs et restauratrices, entourés d’œuvres dont beaucoup ont entendu parler mais que peu ont eu la chance de voir. L’histoire commence en 2017, lorsque l’association Apeal – qui deviendra le Beirut Museum of Art (BeMA) deux ans plus tard – se voit confier la collection nationale d’art moderne libanais par le ministre de la Culture, Rony Arayji. Grâce à une donation de l’ambassade d’Allemagne, un atelier de restauration est créé au palais de l’Unesco. Hasard heureux : la collection dormait dans un hangar attenant. « C’était fascinant et triste à la fois », témoigne Kerstin Khalifeh, directrice de la restauration peinture, formée en Allemagne et spécialisée dans les huiles et acryliques modernes. « J’avais toujours entendu parler de ce ’trésor’. Ma première réaction en les découvrant fut : cette collection existe vraiment, elle n’est pas fantôme. La seconde : un profond sentiment de gâchis car, en plus de son état d’abandon, cet art public n’a jamais été vu par un public. » Collectées sur plus d’un demi-siècle, dès les années 1920 avec le vicomte Philippe de Tarazi, puis à partir des années 1950 par le ministère libanais de l’Éducation et l’association des artistes libanais (LAAPS), ces œuvres n’ont jamais été accessibles au public. Déplacées pendant la guerre, dispersées entre des bâtiments officiels (palais présidentiel, Beiteddine et autres), exposées à l’humidité et aux insectes, elles portaient les stigmates de décennies d’instabilité. Certaines avaient déjà fait l’objet de restaurations dans les années 1990, preuve d’une prise de conscience dès l’arrêt présumé des combats. Mais l’absence de continuité institutionnelle avait réduit ces efforts à des parenthèses. « Une collection est une responsabilité, insiste Kerstin Khalifeh. La continuité est essentielle. C’est ce que le BeMA vient garantir. »

Portraits d’une nation

Au-delà de la peinture moderne, le BeMA conserve une remarquable collection de portraits initiée au début du XXe siècle par le mécène Philippe de Tarazi pour orner la Bibliothèque nationale qu’il avait fait construire dans le secteur de la Quarantaine. Il avait sollicité les grands noms de son temps, les César Gemayel, Moustafa Farroukh, Daoud Corm et autres, afin d’immortaliser les figures intellectuelles et les bâtisseurs du Liban naissant. Parmi eux, un portrait daté de 1925, peint par Habib Srour, de l’ingénieur Béchara Avédissian, urbaniste visionnaire qui dessina le Petit Sérail et planifia des quartiers entiers du Beyrouth moderne, dont Zokak el-Blatt et Achrafieh. Ces œuvres ont une valeur artistique, mais aussi documentaire. Elles racontent l’émergence d’une nation.

Recoudre l’histoire, fil à fil

Dans l’atelier, la restauration relève parfois de la microchirurgie. Une huile de Rafic Charaf représentant Antar, le héros épique arabe, était lacérée, amputée de matière picturale. La toile a été recousue fil à fil sous microscope stéréo, sans ajout de pièces, afin de restituer sa texture originelle. Cette technique a été perfectionnée après l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, lorsque de nombreuses œuvres privées et publiques furent endommagées. Grâce au soutien de la fondation Getty, et sous la direction de l’Institut de Cologne, des spécialistes étrangers étaient venus prêter main-forte, enrichissant le savoir-faire local. « Restaurer une peinture peut prendre plus de six mois, à raison de six heures par jour. Une déchirure peut exiger une heure de travail par centimètre », indique la restauratrice.

La question surgit inévitablement : faut-il que l’œuvre ait déjà une valeur pour mériter ce temps, ou est-ce la décision de la restaurer qui la consacre ? « La valeur s’ajoute à l’œuvre dès la prise de décision de la restaurer, répond Kirsten Khalifeh. Chaque intervention ouvre un nouveau chapitre. D’une histoire de négligence, nous passons à une histoire d’amour. » Parmi les œuvres emblématiques de cette collection figurent celles de Jean Khalifé, Helen el-Khal ou encore ce tableau bouleversant de Hassan Jouni, Où aller ?, réalisé en 1975, année des premiers combats de la guerre civile. On y voit un homme traînant des silhouettes d’enfants inertes, témoignage pictural d’une époque blessée. Il est intéressant de signaler que peu de laboratoires s’intéressent à la restauration d’œuvres d’art moderne, car celles-ci sont rarement endommagées. La collection confiée au BeMA offre en ce sens un cas d’étude international en matière de restauration. Par ailleurs, c’est grâce aux fonds de la fondation Aliph que le BeMA a pu compléter ses équipements et stabiliser 200 œuvres en 2025. Des efforts de levée de fonds se poursuivent d’ailleurs auprès de mécènes privés et d’institutions subventionnaires afin d’assurer la pérennité de ce programme.

Au BeMA, une toile est recousue fil à fil sous microscope stéréo, une intervention de précision visant à restituer sa matière picturale d’origine. 
Photo avec l'aimable autorisation de BeMA
Au BeMA, une toile est recousue fil à fil sous microscope stéréo, une intervention de précision visant à restituer sa matière picturale d’origine. Photo avec l'aimable autorisation de BeMA

L’extrême fragilité du papier

Dans l’atelier dirigé par Caroline Gelot, la fragilité est encore plus évidente. La restauratrice tient entre ses mains gantées un pastel non fixé qui interdit presque toute intervention : pas d’eau, pas de pression. On ne peut même pas y passer la main. Ici, la restauration consiste surtout à stabiliser à partir des bords. Neutraliser l’acidité du papier par des bains aqueux (impossible dans ce cas précis), consolider avec du papier japonais, contrôler lumière et humidité car, plus que le geste, c’est l’environnement qui assure la survie. Certaines expérimentations des artistes compliquent encore la tâche. Dans une peinture à l’huile sur papier, on constate la migration des huiles dans les fibres, ce qui provoque brunissements et craquelures. Une eau-forte altérée par l’humidité a pu être sauvée grâce à un bain contrôlé et à la découverte fortuite d’un autre exemplaire de la série, permettant de retoucher fidèlement les lacunes. Une œuvre où la peinture a été lacérée par l’artiste semble s’autodétruire. Heureusement, un petit morceau en apparence anodin a été identifié dans le lieu de stockage, permettant de combler une partie manquante. Dans la pièce de conservation, des œuvres arrivant du hangar de l’Unesco passent d’abord par une « quarantaine » à Fanar afin d’éviter toute contamination, avant nettoyage et prise en charge en laboratoire.

Le BeMA envisage par ailleurs, pour ces œuvres restaurées, de petites expositions itinérantes, dans la foulée de son projet « Paysages Mouvants », présenté à Beiteddine et toujours exposé à la villa Audi avant de se déplacer au musée Nabu. Il s’agira de mettre en lumière certaines pièces afin de rendre visible le travail de restauration et de recherche dont elles sont l’aboutissement. En parallèle se poursuit le programme à l’intention des écoles publiques qui invite les élèves à venir découvrir leur patrimoine, région par région. À terme, les 2 500 œuvres de 400 artistes libanais sous la garde du BeMA seront restaurées, et mises à la disposition du public au sein du futur musée dédié à cette collection nationale. Celui-ci disposera d’un atelier de restauration ouvert au public afin de donner de la visibilité à cette pratique.

Restaurer pour mieux partager

Le futur bâtiment du BeMA, rue de Damas, conçu par l’architecte Amale Andraos, s’élèvera en 2030 sur cinq étages et couvrira 12 000 m², dans le prolongement du campus de l’Université Saint-Joseph. Inspiré par l’esthétique Art déco du quartier Badaro et par la tradition beyrouthine du « dedans-dehors », il proposera une promenade verticale paysagère ponctuée de sculptures, culminant en jardin-terrasse. L’art y sera visible depuis la rue, comme intégré au paysage quotidien. Le sous-sol, lui, abritera des réserves conformes aux standards professionnels. Le musée aura aussi une vocation académique : un laboratoire pour les étudiants en beaux-arts, un lieu d’étude et de transmission. Parce que la continuité passe aussi par les personnes, l’atelier de restauration de Fanar forme déjà de jeunes artistes libanais à ce métier de patience et de précision. Au Liban, les structures de formation spécialisées sont rares. Quand elles existent, elles sont surtout spécialisées dans l’archéologie et les arts sacrés. Le BeMA tente de combler ce vide, recrutant pour cette formation des profils venus des beaux-arts, de l’histoire de l’art ou des arts sacrés, choisis avant tout pour leur engagement, leur dextérité et leur passion.

Pour Juliana Khalaf, la codirectrice du musée, l’ambition est claire : transformer l’atelier en un écosystème durable, peut-être même produire un jour son propre papier sans acide, si cette opération se révèle viable sur le plan financier. Au-delà de la restauration des œuvres modernes, toiles et feuilles, le BeMA répare avant tout une mémoire publique longtemps reléguée dans l’ombre. Avec l’exposition annoncée au musée Sursock, mettant en commun les œuvres restaurées des deux institutions, ce qui était un trésor fantôme s’apprête enfin à devenir visible. Et chaque fil recousu, chaque fibre consolidée rapproche un peu plus l’art libanais de ceux à qui il appartient : un public en mal d’art et de musées qui cherche à se réconcilier avec sa mémoire. Une exposition du jeudi 21 mai 2026 au dimanche 20 septembre 2026 au musée Sursock, en collaboration avec le BeMA, mettra donc à l’honneur les pratiques de restauration de leurs œuvres respectives. Cette initiative permettra de dévoiler les coulisses du travail du BeMA, en présentant certaines œuvres comme cas d’étude. Une immersion dans un processus exigeant et minutieux, où la rigueur scientifique rencontre un profond engagement envers le patrimoine.

Niché un peu au-dessus, un peu en marge de Beyrouth, sur la colline naguère bucolique de Fanar, un laboratoire lumineux réunit des artisans doublés de scientifiques. Là s’affaire une équipe de restaurateurs et restauratrices, entourés d’œuvres dont beaucoup ont entendu parler mais que peu ont eu la chance de voir. L’histoire commence en 2017, lorsque l’association Apeal – qui deviendra le Beirut Museum of Art (BeMA) deux ans plus tard – se voit confier la collection nationale d’art moderne libanais par le ministre de la Culture, Rony Arayji. Grâce à une donation de l’ambassade d’Allemagne, un atelier de restauration est créé au palais de l’Unesco. Hasard heureux : la collection dormait dans un hangar attenant. « C’était fascinant et triste à la fois », témoigne Kerstin Khalifeh, directrice de la...
commentaires (2)

Bravo. Quand le hezballah détruit, les libanais et leurs amis reconstruisent.

Moi

09 h 20, le 28 avril 2026

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Commentaires (2)

  • Bravo. Quand le hezballah détruit, les libanais et leurs amis reconstruisent.

    Moi

    09 h 20, le 28 avril 2026

  • "les autres" détruisent,les Allemands bâtissent...

    Marie Claude

    07 h 43, le 28 avril 2026

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