Indépendamment du contexte actuel et quoi qu’il en soit, c’est à la diplomatie libanaise, en vertu de ses obligations régaliennes, de mener des négociations directes ou indirectes afin de barrer la route à toute tentative de négocier au nom du Liban selon la tradition des « Red Lines », ou par le biais de pourparlers entretenus par des entités non étatiques. Pourtant, l’anomalie qui frappe le gouvernement libanais réside dans son processus décisionnel défaillant. Des décisions sont adoptées sous pression et de manière impromptue, sans étude de faisabilité, de capacité d’exécution ou d’impact, ce qui entache la crédibilité du pouvoir. Cette dualité entre volonté et incapacité, ainsi que le dilemme entre ordre public et paix civile, ont placé le cabinet dans une posture de justification sans action. Cela affaiblit le statut du Liban, qui devient un sujet secondaire pour les puissances engagées dans le jeu des relations internationales. Les hésitations dans l’exécution des décisions et le double langage officiel risquent de faire perdre au Liban la confiance des États partenaires. L’absence d’une diplomatie d’exception auprès des grandes puissances durant cette crise fragilise le pays, le reléguant au rang de spectateur passif des retombées de la guerre contre l’Iran, tout en déléguant implicitement le pouvoir souverain de négociation à une entité non étatique pro-iranienne. Le gouvernement a ainsi perdu l’accès aux cercles diplomatiques d’influence et se trouve incapable d’assurer des couloirs humanitaires au Liban-Sud.
Une pratique illégale s’est érigée en coutume politique au Liban il y a quelques années : Israël et les médiateurs (ou facilitateurs) préfèrent mener des négociations avec le Hezbollah, au mépris du droit diplomatique international, de la Constitution et de l’État libanais. Les négociations relatives à l’accord de délimitation des frontières maritimes de novembre 2022 ont été menées par le président de la Chambre en sa qualité de porte-parole du Hezbollah, mandaté par ce dernier pour représenter la communauté chiite. Cette même tradition inconstitutionnelle s’est répétée lors de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024.
Nouvel empiètement : le chef du Parlement a contacté l’ambassadeur pakistanais au Liban pour se plaindre du non-respect du cessez-le-feu du 8 avril 2026 par Israël, alors que cette compétence relève exclusivement du ministre des Affaires étrangères.
Alors que le président de la République, en vertu des pouvoirs que lui confère l’article 52 de la Constitution, annonçait une initiative de négociations directes pour mettre fin au conflit armé, le Hezbollah ouvrait clandestinement ses propres canaux de négociations indirectes avec Israël. L’un de ces cycles de négociations a été révélé à la suite d’une rencontre entre un médiateur régional et le Hezbollah au siège de la Direction générale de la Sûreté générale, et non – bien entendu – dans les locaux du ministère des Affaires étrangères.
Cet empiètement sur la Constitution et le droit diplomatique instaure une pratique contraire à la courtoisie internationale, qui tend à s’enraciner comme une coutume, comme si l’État n’existait plus ou était privé de toute fonction diplomatique. En principe, les négociations doivent se tenir entre les parties au conflit lorsqu’il s’agit d’un litige entre États. Or, cette pratique, dans le cas libanais, consacre une reconnaissance internationale du Hezbollah. Ce type de pourparlers « sécuritairo-
militaires », menés en marge du mécanisme international instauré par l’annonce de cessation des hostilités de novembre 2024, constitue un aveu international que le pouvoir de décision en matière de paix et de guerre appartient à la
milice et non à l’État.
Pour assurer la sécurité d’Israël, certaines puissances entretiennent ainsi une diplomatie « milicienne », car Israël récuse la diplomatie militaire instaurée par les mécanismes onusiens (tels que ceux de la résolution 1701). Ces comportements violent la légitimité nationale en imposant des « accords de fait accompli » aux autorités libanaises, chargées malgré elles d’exécuter les clauses de traités conclus par le Hezbollah. Faciliter les pourparlers d’une puissance occupante avec une entité non étatique armée contredit le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États, ancré à l’article 2, paragraphe 7 de la Charte de l’ONU, et à l’article 41, paragraphe 1 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961. Il s’agit également d’une violation de l’article 3 (paragraphe 1-c) de ladite convention qui dispose clairement que « les fonctions d’une mission diplomatique consistent notamment à négocier avec le gouvernement de l’État accréditaire », et non pas avec les entités non étatiques.
Depuis les décisions gouvernementales des 5 et 7 août 2025 visant à étendre la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire libanais, le ministère des Affaires étrangères a adopté un discours de haute intensité contre le Hezbollah, se distinguant de celui de la présidence qui privilégie le dialogue et l’entente politique, ainsi que de la posture justificative de la présidence du Conseil des ministres. Cette divergence entre les autorités constitutionnelles et la diplomatie paralyse la politique étrangère du Liban, les interlocuteurs étrangers étant confrontés à des discours contradictoires.
La décision gouvernementale du 2 mars 2026 (prise à la majorité et non à l’unanimité) portant sur l’interdiction des activités sécuritaires et militaires du Hezbollah a été notifiée le jour même à l’ONU (A/80/660–S/2026/113) et aux missions diplomatiques, comme s’il s’agissait d’une décision en pleine vigueur. En réalité, les autorités hésitent à l’exécuter pour préserver la paix civile en temps de guerre. La communauté internationale perçoit ainsi un décalage flagrant entre le discours des ambassadeurs libanais à l’étranger et celui tenu par les autorités à Beyrouth.
Ce manque d’unité est devenu manifeste lorsque le ministre des Affaires étrangères a déclaré l’ambassadeur iranien à Beyrouth persona non grata. Cette décision a révélé une fracture au sommet : le chef de l’État, qui détient exclusivement le pouvoir d’accréditation des ambassadeurs (article 53-7 de la Constitution), ne s’est pas prononcé clairement ou officiellement en faveur de cette mesure. Il convient de préciser que le nouvel ambassadeur iranien, Mohammad Rida Chibani, bien qu’arrivé fin février 2026 après avoir obtenu l’agrément en décembre 2025, n’avait pas encore présenté ses lettres de créance au chef de l’État. Néanmoins, en vertu de l’article 13 (paragraphe 1) de la Convention de Vienne, le chef de la mission est réputé avoir assumé ses fonctions dans l’État accréditaire dès qu’il a notifié son arrivée et qu’une copie figurée de ses lettres de créance a été présentée au ministère des Affaires étrangères de l’État accréditaire. Ainsi, et en vertu de l’article 39 (paragraphe 1) de ladite Convention, il bénéficie de l’immunité dès son entrée sur le territoire libanais. S’il est juridiquement possible de déclarer un diplomate persona non grata avant la remise de ses lettres de créance, l’Iran a déjà annoncé qu’il ne respecterait pas cette décision.
L’État se retrouve ainsi dans l’impasse. Les fonctions de l’ambassadeur iranien ne sont pas terminées encore suivant l’article 43 (b) de la Convention de Vienne, qui exige une notification selon le paragraphe second de son article 9 comme condition de terminaison. Jusqu’à présent, le ministère des Affaires étrangères, faute de consensus, semble incapable d’appliquer les mesures dont cet article dispose, à savoir : notifier expressément à l’État accréditant son refus de reconnaître l’agent diplomatique comme membre de la mission et du retrait de ses immunités.
Cette incapacité chronique à mettre en œuvre ses propres décisions mine la crédibilité du gouvernement. Ne vaudrait-il pas mieux prendre des décisions applicables plutôt que de perdre la confiance publique par des mesures inexécutables ou controversées ?
En conclusion, par respect pour l’État libanais, il est impératif de rompre toute forme de pourparlers déjà initiés, menés ou envisagés – qu’ils soient « annoncés ou clandestins » – avec le Hezbollah ou l’Iran, dès lors qu’ils prétendent défendre la souveraineté du Liban et agir en son nom contrairement à la volonté de l’État. Ce type de tractations illicites ne constitue qu’un processus parallèle et parasitaire aux négociations engagées par le président de la République libanaise, conformément à ses prérogatives constitutionnelles exclusives.
N’est-il pas impératif d’unifier le discours politique officiel afin de relancer une diplomatie active et cohérente, débarrassée de toute interférence ou contradiction, pour assurer le succès de la mission de négociations du président? Enfin, n’est-il pas urgent de créer une cellule de crise diplomatique gouvernementale pour restaurer une politique étrangère de haut niveau, apte à garantir la présence du Liban aux tables de négociations avec des cartes de valeur ?
Antonios ABOU KASM
Avocat et professeur
de droit international
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