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Lifestyle - nos petites guerres

« Voilà. C’est ma maison. C’est ce qu’il en reste », la chronique de Sabyl Ghoussoub


« Voilà. C’est ma maison. C’est ce qu’il en reste », la chronique de Sabyl Ghoussoub

Illustration Charles Berberian et Michèle Standjofski issue de la bande dessinée « Et toi, comment ça va ? »

Nada n’habite plus à Chiyah depuis plus de quinze ans, mais elle y possédait encore l’appartement familial. Elle a appris grâce à un ancien voisin que l’immeuble a été détruit. Il lui avait envoyé une vidéo de ce qu’il en restait. Sa première réaction a été de me dire : « Imagine si je l’avais loué à une famille. Imagine si cette famille était morte lors du bombardement. » Puis elle a pleuré. Nada n’est pas du genre à prendre des risques, elle a donc attendu le premier jour du « cessez-le-feu » pour m’écrire : « Tu m’accompagnes voir mon appartement ? »

Elle pouvait le vendre ou le louer, mais elle ne l’a jamais fait. Rien n’avait bougé depuis l’époque où ses parents y vivaient (ils ne sont plus de ce monde), pas un meuble, ni une lampe, ni un tableau au mur. Elle venait parfois passer des après-midis dans le salon, elle conviait aussi souvent des amis, j’ai eu la chance d’en être et de découvrir la bibliothèque de son père. Il possédait de nombreux livres en français et en arabe aujourd’hui épuisés. C’est ici que j’ai découvert les romans de Vatche Katcha. Lu parfois pendant des heures sans m’arrêter. Nada adorait servir et resservir du café. Elle a un TOC, elle ne supporte pas de voir une tasse vide, il faut absolument qu’elle la remplisse. Même s’il est minuit.

Nada m’écrit chaque jour : « On y va ? On n’y va pas ? » Elle a toujours peur que les Israéliens bombardent sans prévenir. Elle ne veut pas vivre de moment de panique, plus jamais. Elle se souvient de la guerre de juillet 2006 comme hier et elle n’aime pas en reparler. Nada est assise près de moi dans la voiture. Elle appréhende, elle ne veut pas voir les dégâts. Elle préférerait qu’on roule un peu avant. Sur notre chemin, des portraits de Ali Khamenei et de Hassan Nasrallah. De grands drapeaux du Hezbollah. Selon les rues, ils sont remplacés par Nabih Berry ou Moussa Sadr et le drapeau vert du parti Amal. La vie a repris dans Dahié. Ça klaxonne, ça sourit, ça slalome. Des commerces de bouches, des magasins, des garages ont rouvert. Si on tourne la tête à gauche ou à droite, on finit toujours par apercevoir un bâtiment à terre. Il faudrait cartographier toutes les attaques israéliennes pour se rendre compte de l’ampleur des frappes.

La rue de chez Nada ne se prend plus que dans un seul sens pour aller et venir. Le côté de la route où se situait l’immeuble est encombré par les gravats et deux tractopelles à l’arrêt qui essayent de déblayer tant bien que mal. L’armée libanaise a installé un checkpoint. Quand Nada annonce au soldat que c’était chez elle, là où elle a grandi, il ne dit rien, il effectue seulement un geste lui signifiant qu’elle peut passer. Je la regarde grimper sur les ruines. S’arrêter. S’agenouiller. Prendre une pierre dans sa main. La déplacer ailleurs. Essayer de chercher en dessous d’une autre. Répéter ces gestes de nombreuses fois jusqu’à s’arrêter, se relever et observer tout autour d’elle. Nada ne pleure pas mais elle a le regard vide.

Elle me rappelle la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab dans son documentaire Beyrouth ma ville. On est en 1982. Jocelyne apparaît un micro à la main devant une habitation détruite : « Voilà. C’est ma maison. C’est ce qu’il en reste. Au fond, ce n’est pas grave, ce n’est que des murs malgré tout et nous sommes tous sortis vivants (…) L’essentiel c’est de survivre, de vivre. »

Histoires vraies du quotidien en temps de guerre, cette rubrique raconte les difficultés, les échappatoires et les petites choses qui continuent d’exister au Liban.

Sabyl Ghoussoub, écrivain et journaliste, a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2022 pour « Beyrouth-sur-Seine » (Stock, 2022). Son prochain roman paraîtra fin août 2026 aux éditions Stock.

Nada n’habite plus à Chiyah depuis plus de quinze ans, mais elle y possédait encore l’appartement familial. Elle a appris grâce à un ancien voisin que l’immeuble a été détruit. Il lui avait envoyé une vidéo de ce qu’il en restait. Sa première réaction a été de me dire : « Imagine si je l’avais loué à une famille. Imagine si cette famille était morte lors du bombardement. » Puis elle a pleuré. Nada n’est pas du genre à prendre des risques, elle a donc attendu le premier jour du « cessez-le-feu » pour m’écrire : « Tu m’accompagnes voir mon appartement ? »Elle pouvait le vendre ou le louer, mais elle ne l’a jamais fait. Rien n’avait bougé depuis l’époque où ses parents y vivaient (ils ne sont plus de ce monde), pas un meuble, ni une lampe, ni un tableau au mur. Elle venait parfois passer des...
commentaires (2)

mille merci Sabyl pour ces tres belles et emouvantes chroniques: courtes, tres bien ecrites et tellement revelatrices de ce que nous vivons!

Madi- Skaff josyan

16 h 44, le 01 mai 2026

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Commentaires (2)

  • mille merci Sabyl pour ces tres belles et emouvantes chroniques: courtes, tres bien ecrites et tellement revelatrices de ce que nous vivons!

    Madi- Skaff josyan

    16 h 44, le 01 mai 2026

  • Merci Sabyl pour cette chronique quasi quotidienne qui donne à lire le réel de l'existence intime.

    Chemla Yves

    10 h 06, le 28 avril 2026

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