Gros plan sur l'horloge de l'AUB dans « Emportez Beyrouth avec vous » de Maya Fidawi. Avec l'aimable autorisation de l'artiste
En mars dernier, lorsque l’Iran a menacé de cibler des universités américaines au Proche-Orient, une illustration de Maya Fidawi représentant le quartier animé de Ras Beyrouth autour du campus de l’Université Américaine de Beyrouth (AUB) s’est aussitôt propagée sur les réseaux sociaux. Comme un cri du cœur silencieux appelant à la sauvegarde de cette institution séculaire.
Publiée sur le compte Instagram de l’artiste, cette scène urbaine, conçue comme une séquence animée, a de quoi émouvoir. On y retrouve dans un foisonnement de détails tout ce qui fait l’âme de Beyrouth : sa vitalité, son agitation, sa diversité, le chaos de sa circulation, ses constructions modernes juxtaposées à des maisons à tuiles, ses balcons aux rideaux rayés, ses boutiques colorées, ses vendeurs ambulants, ses terrasses d’immeubles chamarrées, ses camions-citernes, ses chats errants. Et, dominant le tout, l’horloge de l’AUB, se détachant sur un fond de verdure et d’horizon bleu de mer.
Une image d’Épinal, sans doute une vision idéalisée des beaux jours de la capitale. Mais c’est précisément cette représentation, oscillant entre nostalgie et joyeuse caricature, qui touche si profondément en ces temps de menaces et de violences.
Le 30 mars, Maya Fidawi accompagnait sa publication de ces mots : « Il m’était impossible de dessiner Beyrouth sans y inclure l’une des plus importantes universités du Moyen-Orient. Depuis sa fondation en 1866, l’AUB a marqué l’histoire de l’éducation et a toujours été un havre de paix. Je ne peux pas imaginer qu’elle puisse être la cible de missiles. Ce monde devient fou… »

Quarante heures de travail
En réalité, l’illustratrice a réalisé cette œuvre – fruit de plus de quarante heures de travail – lors de la précédente guerre israélienne contre le Hezbollah. « Je suis une fille de Beyrouth. J’y ai toujours vécu, je n’ai jamais quitté la ville. J’ai sillonné ses quartiers, de Hamra à Achrafieh, en passant par Sanayeh et Mazraa. J’y ai des souvenirs partout, notamment à Aïn Mreissé, où j’ai passé mon adolescence. J’en connais chaque recoin, chaque immeuble, chaque enseigne, chaque arbre… Sans oublier le campus de l’AUB », confie celle qui fait partie aujourd’hui de son corps enseignant. « En 2024, lorsque la guerre s’est intensifiée, j’ai eu peur de voir ma ville détruite. Je me suis alors attelée à la dessiner ; d’abord pour en garder trace mais aussi comme une forme de thérapie, pour échapper à la sombre réalité du moment », poursuit-elle.
Alors que beaucoup immortalisent leurs proches et leurs instants heureux à travers la photographie, Maya Fidawi choisit de les dessiner. « J’avais réalisé ce dessin pour moi-même. Je n’envisageais pas de le commercialiser. Puis on m’a proposé d’en faire une affiche, diffusée notamment à la boutique du Musée Sursock, où elle a rencontré un vif succès, en particulier auprès des expatriés… C’est de là que tout est parti. Je vois cet engouement comme une forme de reconnaissance de la part de cette ville que j’aime profondément, comme si elle me rendait, à sa manière, ce que je lui ai donné », confie spontanément l’auteure de « Emportez Beyrouth avec vous ».
Un titre qui sied parfaitement à cette œuvre (57 x 98 cm), qui dès le premier coup d’œil vous fait ressentir les bruits et les parfums quotidiens de la capitale libanaise : depuis ses klaxons intempestifs jusqu’aux effluves de jasmin qui l’embaument au printemps, en passant par les émanations de ses générateurs mais aussi les arômes du café matinal s’échappant de ses portes-fenêtres toujours grandes ouvertes…

Une mémoire visuelle de la joie de vivre
Au-delà de sa dimension de mémoire visuelle collective, l’œuvre séduit par l’humour et la joie de vivre qui s’en dégagent. Et qui restituent en quelque sorte l’esprit même de cette capitale. Jeux de mots dans les enseignes, détails cocasses, personnages expressifs : autant de scènes qui composent une mosaïque vivante, se révélant différemment à chaque regard.
Si le travail de Maya Fidawi se distingue par une attention minutieuse au détail, il se nourrit d’une imagination fertile et d’un talent artistique intrinsèque, dont elle attribue volontiers l’origine à sa grand-mère. « Née à Jaffa, dans une famille cultivée, elle dessinait,peignait, lisait, jouait du piano…C’est elle qui m’a mis des crayons de couleur entre les mains très tôt. À deux ans, j’avais déjà fait le portrait d’un petit garçon qui accompagnait le marchand ambulant. Depuis, je n’ai jamais arrêté. J’étais précoce, mais il s’est avéré que je ne sais rien faire d’autre », confie-t-elle avec cette pointe de joyeuse dérision qui est devenue sa signature – et que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre.

Et pour cause, qu’il s’agisse d’affiches, d’illustrations de livres ou de contes pour enfants – un domaine où elle s’est particulièrement affirmée et dans lequel elle a glané plusieurs prix –, cette artiste privilégie des univers joyeux, empreints de légèreté. Délibérément positive, vous ne retrouvez dans ses créations pas l’ombre d’un thème sombre. Même la nostalgie se pare chez elle de couleurs lumineuses qui célèbrent la chaleur du vivant, l’élan qui nous traverse et ces instants ordinaires, d’une quiétude fragile, qui tissent souvent à notre insu la texture du bonheur quotidien.
Peuplés de figures glanées dans l’espace public, ses dessins révèlent un regard attentif, curieux, profondément tourné vers les autres. Observatrice hors pair, Maya Fidawi a une méthode toute personnelle pour retenir les mille et un détails qui nourrissent ses récits dessinés : prendre des notes vocales discrètement enregistrées sur son téléphone. Silhouettes, attitudes, détails physiques… Autant de fragments saisis sur le moment, puis patiemment recomposés avec justesse et délicatesse. Pour donner à voir au final, au-delà des formes, l’âme vibrante de Beyrouth et de ceux qui l’habitent. Ou la visitent. Une artiste à découvrir assurément.



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08 h 44, le 25 avril 2026