Il est des terres où l’on ne vit pas, on subit, on veille, on survit, on languit et on espère. Rmeich, Aïn Ebel, Debel… Trois villages accrochés au sud du Liban comme des prières murmurées face au vent, trois coins que l’on nomme avec une douceur grave, tant ils portent en eux le poids des épreuves endurées et la fierté d’une constante ténacité.
Ici, la vie, conquête quotidienne, fragile et incertaine, s’arrache, jour après jour. Elle se déploie dans l’ombre d’une frontière qui ne sépare pas seulement des terres, mais des destins, une frontière qui s’insinue dans les cœurs, dans les nuits sans sommeil, dans les regards tournés vers un horizon dessiné d’intimidations, de menaces et de dissuasions.
Dans ces villages, on grandit avec une certitude amère : la paix n’est jamais une permanence, mais une accalmie fragile, presque trompeuse. Ici, le silence n’est jamais rassurant : il maintient en lui la lourdeur d’un fracas. On apprend à écouter autrement, à lire dans le ciel les signes d’un basculement. Ce n’est pas seulement la guerre qui les marque. C’est son attente.
Les maisons portent les cicatrices des bombardements. Certaines ont été reconstruites, d’autres rafistolées, d’autres ont été abandonnées. Derrière chaque mur, il y a une histoire de départ précipité, de retour incertain, de pertes que l’on ne compte plus. Il y a les maisons fermées, les volets clos, les souvenirs suspendus dans des pièces froides et silencieuses.
Dans ces villages, les champs racontent leurs douleurs. Cultiver ces terres, c’est apprendre à aimer sans retour, sans certitude de récolte. C’est épouser les saisons, conscients qu’un instant suffirait pour briser les espérances et casser les confiances. Et lorsqu’il faut partir, ce n’est point l’amour de la terre qui s’éteint, mais la vie qui réclame d’être épargnée, sauvegardée...
Les routes sont parfois désertes, parfois coupées, parfois surveillées. Les déplacements sont pesés, anticipés, parfois différés. L’enfance n’est pas volée, elle est transformée. Elle tient en elle une gravité précoce, une conscience du monde qu’elle découvre dans une précipitation douloureuse. La peur ne se dit presque jamais : elle circule autrement, dans un regard qui s’attarde, dans une main qui tremble. Elle se transmet sans bruit, d’un geste à l’autre, d’une présence à l’autre, comme un langage discret appris au fil du temps. Et pourtant, vivre ici, c’est aussi opposer à cette peur une résistance intime, presque invisible : c’est interdire de lui permettre de s’installer au cœur de l’être, c’est refuser qu’elle devienne une manière d’exister, qu’elle définisse ce que l’on est.
Il y a aussi les absences.
Ceux qui sont partis, parfois pour quelques mois, souvent pour toujours. Ceux qui ont franchi la frontière du départ sans savoir s’ils reviendraient.
Chaque départ est une déchirure. Et, au milieu de ces absences, ceux qui restent portent un fardeau, des oppressions et des contraintes. Leur présence préserve les lieux, les liens, les traditions. Elle fait vivre ce qui pourrait disparaître soudainement. Car rester ici n’est pas un choix aisé. C’est un acte profondément humain, presque existentiel. C’est affirmer, malgré et contre tout, qu’ils sont encore là.
Dans ces villages, il y a toute sorte de coupures qui plongent les journées dans un mutisme assourdissant, les soirées dans une obscurité épaisse, où seules quelques lumières vacillantes résistent. Il y a le manque de ressources, les infrastructures défaillantes, les services absents. Et il y a le silence dans cette souffrance. Il y a ce sentiment persistant d’être oubliés, relégués, écartés et abandonnés.
L’État, ici, n’est plus qu’une ombre effilochée, une abstraction lointaine qui se dérobe à mesure qu’on tente de la saisir. Il ne protège plus, il s’absente. Il ne répond plus, il se tait. Il ne rassure plus, il laisse la place à une angoisse insidieuse, sournoise et captieuse. Et, dans ce vide abyssal, les habitants se recueillent les uns auprès des autres, resserrant les fils d’une solidarité active. Ils apprennent, avec une noblesse douloureuse, à s’ériger eux-mêmes en refuge, à puiser dans cette force fragile mais tenace, comme une lumière vacillante que rien, pas même l’abandon, ne parvient à éteindre. Cette profonde solidarité est la force qui tient ces villages debout. On partage ce que l’on a, même lorsque l’on a peu. On s’entraide sans gémissement, sans bruit, sans tourment.
Mais cette solidarité ne suffit pas à effacer la fatigue.
Car il y a une fatigue qui ne se voit pas. Une fatigue de l’âme. Celle d’avoir trop vu, trop attendu, trop espéré sans jamais être vraiment rassuré. Une fatigue qui ne s’exprime pas en mots, mais dans les maux, dans les regards, dans les gestes qui disent plus long que les allocutions et les exhortations.
Et pourtant, au milieu de cette rigidité, il y a aussi une beauté.
Une beauté fragile, mais vraie. Celle des cloches qui sonnent encore ; celle des fêtes célébrées ; celle des rires d’enfants éparpillés ; celle des paysages, immuables, combien apaisants.
Car vivre ici, c’est aussi aimer. Aimer une terre embrasée, brûlante, mais combien passionnée. Aimer des lieux chargés de mémoire. Aimer des racines qui ne se déracinent pas.
Rmeich, Aïn Ebel, Debel ne demandent pas la pitié. Ils demandent la conscience, la compréhension et la reconnaissance.
Ils ne sont pas seulement des villages exposés à la guerre et ses atrocités. Ils sont l’attachement, la dignité et le sacré.
Car malgré les privations, malgré les peurs, malgré les absences, ils sont debout pour continuer à vivre et à espérer.
Et dans ce maintien réservé, il y a quelque chose de profondément humain. Quelque chose qui dépasse la politique, les conflits, le tactique.
Il y a une leçon. Celle que certaines terres ne survivent pas parce qu’elles sont protégées. Elles survivent parce qu’elles sont amour de la terre et de l’humanité.
Et tant qu’il y aura, dans ces villages, des bouches pour prier, des bras pour vous enlacer, une voix pour vous remercier et une mémoire pour vous raconter… Rmeich, Aïn Ebel, Debel ne disparaîtront pas. Ils resteront. Comme une étoile fragile, mais obstinée et acharnée, malgré la noirceur et l’obscurité !
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

