Zeina Achkar.
Le pays du Cèdre, aujourd’hui otage d’un nouveau conflit entre le Hezbollah et Israël, n’épargne personne : ni ceux qui y vivent ni ceux qui en sont partis. Entre deux mondes, ces étudiants tentent de concilier une vie académique exigeante et une réalité qui les hante. Accrochés aux écrans, entre les nouvelles et les messages des leurs, ils vivent dans l’angoisse, l’impuissance et la culpabilité. Marqués par la guerre qu’ils ont eux-mêmes connue, ils portent le Liban au-delà de ses frontières, racontant aussi sa beauté, sa force et sa résilience.
Depuis la Columbia Business School, à New York, tout semble suivre son cours. Mais pour Zeina Achkar, 28 ans, étudiante en deuxième année de MBA, le quotidien est suspendu à des milliers de kilomètres de là.
« Je suis très, très triste », confie-t-elle.
La situation, confie-t-elle, a été « très difficile » à vivre, surtout à cause des contrastes. « Je le prends à cœur », insiste-t-elle, évoquant d’abord le décalage entre ce qu’elle « voit sur les réseaux sociaux », ce qu’elle « entend aux nouvelles », et ce qu’elle « vit actuellement », avec son entourage. Pendant des heures, elle reste accrochée à son téléphone, regardant les vidéos, échangeant avec sa famille et ses amis restés au Liban. Puis, soudain, elle relève les yeux. « Quand je ferme mon téléphone et que je regarde autour de moi, les gens vivent leur vie naturellement, comme si de rien n’était. Comme si tout ce qui se passe était très loin pour eux. »
Loin, ça l’est physiquement. « Mais émotionnellement, c’est comme si j’étais là-bas. »
Un autre contraste s’impose, plus intime encore. « Je suis très très triste, je suis affectée par tout ce qui se passe, je pleure parfois pendant des heures, toute seule. » Autour d’elle, certains s’inquiètent, lui demandent si tout va bien, si sa famille est en sécurité. « J’apprécie évidemment », précise-t-elle. Mais elle ressent aussi un décalage, notamment avec « les internationaux, les Européens et les Américains », qui « ne comprennent pas vraiment l’ampleur ». Et parfois, dans ce décalage, naît un sentiment de solitude.
À cette tristesse s’ajoute une autre émotion « en même temps, je me sens coupable de me sentir triste, je ne sais pas si ça fait bizarre ». Le soir, Zeina rentre chez elle, « dans (son) lit au chaud », en sécurité. Pendant ce temps, au Liban, d’autres dorment dans la rue. « Donc ce contraste entre se sentir triste, mais aussi se sentir coupable. »
La situation, dans son ensemble, l’affecte profondément. « Je pense beaucoup aux personnes qui ont dû quitter leurs maisons, aux victimes, à mes parents, même s’ils sont dans une zone relativement en sécurité, à mon amie qui est à la Croix-Rouge. Je ressens constamment un sentiment de lourdeur et je n’y peux rien, et ça m’attriste encore plus. »
Chelsea al-Arif.
Je suis extrêmement fière de dire que je suis libanaise
À la London School of Economics and Political Science, à Londres, Chelsea al-Arif, 24 ans, étudiante au master en données et société, vit entre deux réalités qui ne se rencontrent jamais vraiment. « On a l’impression de vivre dans une autre réalité »,
indique-t-elle. Chaque matin, elle se réveille, se rend à l’université, écoute ses amis parler « de choses complètement différentes », tandis que « ses pensées sont ailleurs ». Un décalage constant s’installe, une difficulté à s’ancrer dans le présent : « On se sent perdu entre s’intégrer à la réalité dans laquelle on est et ce que l’on ressent. » Entre culpabilité et tentative de normalité, « c’est comme une culpabilité de survivre ».
Ayant vécu le dernier conflit au Liban, elle ressent encore, depuis l’étranger, toute la violence et l’angoisse de cette période. « À chaque fois que je veux sortir, je suis partagée. » Continuer à vivre, ou se retenir. « J’ai des sentiments contradictoires, sur le fait de devoir sortir et être heureuse, alors que les gens au Liban sont dans des situations d’impuissance. » Chelsea le dit simplement : « Je suis dans une situation impossible. »
Et au milieu de cette tension, une pensée plus large émerge : celle du Liban lui-même. « Je pense à nous, en tant que libanais, et à quel point nous avons souffert. » Un petit pays, qui a traversé tant d’épreuves. « Malgré tout ce que nous avons vécu, nous avons encore cette âme, cette énergie, cette manière positive de voir la vie. » Et pourtant, « regardez ce qui nous arrive ».
Depuis l’intensification de la guerre, quelque chose a changé en elle. « Aujourd’hui plus que jamais, je suis très fière d’être libanaise. » Face aux autres, elle l’affirme sans hésiter : « Je suis extrêmement fière de dire que je suis libanaise. » Parce que « rien ne ressemble au pays », parce qu’« il n’y a pas de peuple comme le peuple libanais ».
Même confronté à la destruction, aux crises économiques, aux injustices et à des infrastructures défaillantes, le Liban reste « our home ». Mieux encore : « Il restera toujours plus beau que n’importe quel autre pays. »
Vivre à l’étranger ne diminue pas cet attachement, au contraire. « Je suis très fière d’être libanaise, répète-t-elle, au point de préférer ces conditions à une vie privilégiée ailleurs. Je n’hésiterais pas une seconde à rentrer, je choisirais cela à chaque vie. » Retrouver des Libanais, fouler le sol libanais : « Cela déclenche quelque chose de différent en moi. »
Mais Chelsea insiste : toutes les douleurs ne se comparent pas. « Certains disent que c’est plus difficile pour les Libanais à l’étranger, mais ce n’est pas comparable. » Ici, la tristesse et la distance. Là-bas, « la peur quotidienne », l’incertitude de se réveiller le lendemain, de retrouver sa maison intacte. « Aucune douleur n’invalide une autre, mais il n’y a pas de comparaison. » Reste alors une autre angoisse, plus silencieuse : « La peur de rater quelque chose, de perdre ceux que nous avons quittés à l’aéroport. » Et celle, plus insidieuse encore, de revenir « sans les retrouver ». Une culpabilité qui s’installe.
Pourtant, malgré tout, une conviction demeure. « C’est nous qui ferons le changement au Liban. » À l’étranger, dit-elle, « nous brillons », façonnés par « nos racines » et « ce que nous avons traversé ».
Christian Abi Khalil. Photos DR
Une anxiété diffuse, des inquiétudes constantes
À la Vrije University (VUB) à Bruxelles, Christian Abi Khalil, 29 ans, étudiant en deuxième année de doctorat en bioengineering science, décrit un état qui ne le quitte jamais vraiment : une anxiété diffuse, des inquiétudes constantes, et cette sensation d’être suspendu « entre deux mondes ». Parti du Liban il y a quelques années, en novembre 2023, il n’a pourtant jamais vraiment quitté ce qu’il y a laissé. « Depuis, que ce soit Gaza ou les frappes sur la banlieue sud de Beyrouth en 2024-2025, à chaque fois qu’il se passe quelque chose, j’ai l’impression d’être face à un choix. » Un choix qui n’en est pas vraiment un.
« Premier choix : je refoule mes émotions, mon indignation, mes inquiétudes et j’essaie d’agir comme les Européens autour de moi. » Il tente de se déconnecter, de se concentrer sur sa vie, « comme une échappatoire », qui, très vite, se retourne contre lui. « Une vague de culpabilité arrive parce que je me force à ne pas m’en soucier. »
Alors vient la seconde option. « J’essaie de suivre les informations. » Et là, tout bascule. « Je me fais engloutir par l’anxiété et les inquiétudes. » Il se décrit comme « volatil », irritable, incapable de supporter la moindre interaction. « Les gens ne peuvent plus me parler, je deviens incapable d’avancer dans mes tâches quotidiennes. »
Entre ces deux extrêmes, il oscille sans jamais trouver d’équilibre. « Même si je dis que c’est un choix, ça ne l’est pas vraiment. » C’est un état permanent, une alternance imposée : « Un jour je me connecte, je suis absorbé, toute la journée passe et je reste inquiet, en colère… et un autre jour, j’appelle mes parents pour savoir comment ils vont. »
La distance n’apaise rien. « Je n’ai pas l’impression de regarder ça de loin. J’ai l’impression de le vivre encore. » Parce qu’il l’a déjà vécu. Parce qu’il sait « exactement ce que ça fait ». « Notre génération l’a traversé »,
indique-t-il. Et chaque nouvelle information « frappe près de chez nous ». Même à distance, il ressent, presque physiquement, ce qui se passe. « Je les sens. »
Son histoire personnelle est marquée par cette proximité constante avec le danger. Leur maison n’a « jamais été une cible », précise Christian. Mais elle se trouvait près de zones exposées, à Hadeth, à proximité de l’hôpital Saint-Georges. « On était toujours en sécurité, mais on avait le traumatisme de l’exposition. » Une mémoire vive, toujours là.
Christian se souvient d’un moment en particulier. « Quand Hassan Nasrallah a été assassiné, j’étais au Liban. » La violence de l’événement, la proximité, l’onde de choc. « On avait l’impression que notre maison était visée, elle tremblait tellement c’était proche. »
Aujourd’hui, même à Bruxelles, cette sensation ne l’a jamais quitté. Entre tentative d’oubli et immersion totale, entre distance géographique et proximité émotionnelle, il continue de naviguer dans cet entre-deux.
Lyne Sammouri.
Faire découvrir la beauté du Liban
Au King’s College de Londres, Lyne Sammouri, 24 ans, étudiante au master en culture numérique et société – avec une spécialisation en médias numériques, intelligence artificielle et journalisme –, raconte ce moment précis où tout a basculé.
« Quand j’ai entendu que le Hezbollah avait tiré des roquettes depuis le Sud, je me suis demandé si la guerre allait recommencer. » Au début, elle refuse d’y croire. « J’étais dans le déni, je ne pouvais pas imaginer que nous allions encore faire face à une guerre. » Puis la réalité s’impose, à travers les images, les nouvelles. « Et là, je me suis sentie complètement impuissante. »
Le lendemain, elle n’arrive même pas à aller en cours. « J’étais paralysée. » Ses parents habitent au Liban, dans une zone qui n’est pas directement ciblée. « Mais rien n’est vraiment sûr, tout peut arriver à tout moment. »
Un jour, pourtant, elle se force. Elle se lève, va à l’université. Et là, le décalage la frappe de plein fouet. « Personne n’est au courant, personne ne parle du Liban, ni du Moyen-Orient. » Autour d’elle, on discute de climat, de finance. « Et moi, j’ai l’impression d’être dans un autre monde. » « Mon corps est ici, mais ma tête est ailleurs », dit-elle.
L’éloignement devient une douleur quotidienne. « Je vérifie constamment si ma famille et mes amis vont bien, c’est très difficile d’être à l’étranger et de ne rien pouvoir faire. » Alors, elle essaie autrement. Elle parle du pays. « J’essaie d’expliquer le Liban, de montrer à quel point il est beau. »
Car ici, dit-elle, les perceptions sont figées. « Dans leur esprit, au Moyen-Orient, il y a toujours la guerre. » Personne ne lui demande vraiment ce qui se passe. « Ils pensent que c’est notre quotidien. » Alors elle explique, montre des photos, des vidéos. « Je leur dis que ce n’est pas toujours comme ça, que nous ne sommes pas habitués à cela. »
Même dans les gestes simples, elle cherche à transmettre. Pendant le ramadan, Lyne emmène ses amis dans un restaurant libanais pour l’iftar. « Pour leur faire découvrir la culture libanaise. »
Ce qui l’aide à tenir, ce sont aussi les autres. « Avoir une amie libanaise avec moi, qui me comprend. » Et puis ce cercle plus large, des Libanais, mais aussi des amis de la région « qui vivent les mêmes émotions ». Ensemble, ils parlent, partagent, déposent ce poids. « Au moins, il y a quelqu’un qui comprend le contexte. »
Au-delà de la douleur, une conviction se dessine. « Nous sommes l’avenir du pays », cette persévérance, dit-elle, « c’est ce qui nous définit ». Pour elle, malgré tout, une responsabilité demeure : « Rester engagés, poursuivre nos objectifs, pour un jour pouvoir changer le pays. »

