Photo AFP/Getty Images, collage Céline Bejjani/L'Orient-Le Jour
Au Liban, on peut mourir deux fois. Ola Attar a perdu le goût de la vie dans la double explosion du port qui lui a ravi son mari. Et elle a rendu l’âme le 8 avril dans un bombardement israélien de la banlieue sud de Beyrouth.
Un jour avant sa mort, elle avait appelé sa sœur Roula. Les mots étaient simples. Les prochaines 48 heures seront difficiles, disent-ils. Le cessez-le-feu vient d’être annoncé, mais personne n’y croit vraiment. Roula Attar insiste, la supplie de venir la rejoindre dans l’école où elle s’est réfugiée à l’est de Beyrouth. Ola hésite. Elle a déjà essayé de partir, de se réfugier ailleurs. Trop de monde, trop de bruit, trop de regards.
Elle ne s’y sent pas à l’aise. Elle refuse. « Laisse-moi à la maison. » À Ouzai, dans ce quartier qu’elle connaît, dans cet appartement qu’elle n’a jamais quitté depuis la mort de son mari. Elle pense que c’est plus sûr. Plus sûr que son Baalbeck natal. Elle pense qu’elle pourra tenir encore un peu.
Le mercredi 8 avril, en début d’après-midi, elle est à son poste. Secrétaire depuis à peine deux mois dans un cabinet dentaire, à quelques mètres de chez elle. Juste assez pour payer les factures. Ses filles, Zahraa, 12 ans, et Fatima, 7 ans, sont à la maison, avec leur grand-mère.
Puis tout s’accélère. Le bruit d’abord. Les avions. Toujours les avions. « Elle avait tellement peur des avions », dit Roula. Puis la déflagration. Une frappe d’une violence inouïe pulvérise l’immeuble — celui de la clinique, ou celui juste derrière, la famille ne sait plus. Les murs cèdent. Le souffle traverse la rue. La poussière envahit tout. En quelques secondes, il n’y a plus de cabinet.
Sa mère, qui restait parfois avec elle depuis le début de cette dernière guerre, sort en courant. Elle hurle dans la rue, au milieu du verre brisé et des cris : « Où est Ola ? D’où est venue la frappe ? » Personne ne répond. Personne ne sait. Ola Attar ne sortira pas vivante. Sa mère ne reverra jamais sa fille. Ses filles ne reverront jamais leur mère.
Ce jour-là, surnommé « mercredi noir » mais qui aurait pu s’appeler le « mercredi rouge » , était censé être le premier jour du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis et Israël. En dix minutes, une centaine de frappes s’abattent sur Beyrouth, sa banlieue, le Liban-Sud et la Békaa, visant des quartiers densément peuplés, sans aucun avertissement. Le bilan donne le vertige : au moins 357 morts, 1 223 blessés, et des secours qui, le lendemain encore, fouillent les ruines.
Pour Ola, la vie s’était arrêtée une première fois le 4 août 2020 quand Hamid Attar, son mari, est tué à 28 ans dans la terrible explosion au port de Beyrouth où il travaillait comme conducteur de véhicules, mais elle avait appris à survivre avec une impossible absence. « Elle considérait que sa vie s’était arrêtée à la mort de son mari », raconte Ibrahim Hoteit, porte-parole du Rassemblement des familles des martyrs, blessés et sinistrés. Alors elle s’est battue. Pour lui, pour les autres, pour ses enfants.
Présente dès les premiers jours du mouvement, elle descendait au port chaque 4 du mois. Elle faisait face aux forces de sécurité, à la répression, aux promesses creuses. « Son seul souci était de chercher à savoir qui était responsable », dit Ibrahim Hoteit. Lorsque les familles avaient menacé d’envahir le Parlement pour exiger leur droit à la vérité, ajoute-t-il, Ola était « en première ligne, prête à y aller ». Mais la justice tarde, et la vie continue, malgré tout.
Elle recevait une indemnité bien insuffisante pour vivre, ces 1 291 000 LL dont bénéficiaient les familles des victimes de la double explosion du port, au même titre que les familles qui ont perdu un soldat pendant son service. « Elle tenait sa maison seule », dit sa sœur. L’électricité, le gaz, les factures. Alors elle accepte ce travail, 250 dollars par mois, pour offrir à ses filles une vie digne.
Ola avait peur. Tout le temps. « Elle ne dormait plus la nuit. Et dès qu'un avion passait en journée, elle s'enfuyait de son travail pour prendre ses enfants et courir sur la route avec eux par peur des frappes, » continue-t-elle.
Aujourd’hui, Zahraa et Fatima ont 12 et sept ans. Elles ont perdu leur père dans une explosion. Leur mère dans une autre.
Ola Attar aura passé ses dernières années à courir entre deux urgences : réclamer justice pour les morts, et maintenir en vie les vivants.


