Parler du Liban contemporain, c’est affronter une aporie politique majeure : celle d’un État juridiquement constitué, institutionnellement reconnu et historiquement enraciné, dont l’effectivité du pouvoir s’est progressivement dissoute dans un enchevêtrement de guerres, d’ingérences et d’allégeances concurrentes. Comment expliquer qu’un tel édifice, en apparence solide, ait pu se déliter au point de céder la primauté à des forces fragmentées, internes comme externes ? Le Liban donne ainsi à voir non pas l’absence d’État, mais la présence paradoxale d’un État empêché, suspendu entre souveraineté proclamée et impuissance vécue. De l’invasion israélienne de 1982 aux développements tragiques de 2026, le Liban offre une illustration saisissante de ce que les politologues qualifient d’« État faible », voire, plus justement, d’« État empêché ».
Comme le rappelait Ibn Khaldoun, « le pouvoir ne tient que par la assabiyya », cette cohésion sociale sans laquelle aucune autorité durable ne peut s’exercer. Or, au Liban, cette cohésion s’est progressivement érodée, laissant place à des loyautés concurrentes, souvent arrimées à des influences extérieures. L’État n’y constitue plus le centre du politique, mais une instance parmi d’autres, contournée, concurrencée, parfois même ignorée. L’invasion de 1982 constitue à cet égard un moment charnière. Officiellement déclenchée pour neutraliser l’Organisation de libération de la Palestine, elle s’inscrit en réalité dans un contexte de fragmentation avancée, hérité de la guerre civile. Incapable d’exercer le monopole de la violence légitime, au sens wébérien, l’État libanais apparaît alors comme une structure vidée de sa substance. L’armée, divisée et sous-équipée, ne peut ni défendre efficacement le territoire ni incarner une autorité unificatrice. Dans ce vide, l’intervention étrangère ne rencontre pas un État, mais un espace ouvert. Ce contexte favorise la multiplication d’acteurs non étatiques qui investissent progressivement les fonctions régaliennes, car « lorsque l’État se retire, la société ne s’organise pas : elle se fragmente ». Le Liban en devient l’expression la plus achevée.
L’émergence du Hezbollah s’inscrit dans cette dynamique. Dans les régions marginalisées du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, l’occupation agit comme un catalyseur, transformant une périphérie longtemps négligée en acteur central de la résistance armée. Ce phénomène illustre une constante des États empêchés : lorsque l’État échoue à protéger, d’autres s’y substituent, redéfinissant les loyautés et les formes d’autorité. Ces loyautés ne sont plus verticales, orientées vers l’État, mais horizontales, fragmentées et souvent adossées à des puissances extérieures. Le Liban s’inscrit ainsi dans une géopolitique d’oscillation permanente : tantôt tourné vers l’Occident et ses partenaires, tantôt vers des puissances régionales comme l’Iran. Cette fluctuation ne relève pas d’une stratégie maîtrisée, mais d’une souveraineté défaillante.
Parallèlement, l’occupation du Sud s’appuie sur des relais locaux, notamment l’Armée du Liban-Sud, accentuant les fractures internes. « L’État manquant est toujours remplacé par des fidélités de substitution. » Le Liban en constitue l’archétype.
Le retrait israélien de 2000 aurait pu ouvrir une séquence de restauration de l’autorité étatique. Pourtant, cette opportunité ne se concrétise pas. L’absence de déploiement effectif de l’armée dans le Sud traduit une incapacité structurelle à trancher entre souveraineté nationale et équilibres internes. L’État se trouve pris dans un dilemme : affirmer son autorité au risque de la confrontation, ou maintenir un statu quo qui entérine la coexistence de forces armées non étatiques. Ce renoncement consacre une dualité durable : un État reconnu sur le plan formel, mais concurrencé dans ses fonctions essentielles. Cette situation produit un brouillage des responsabilités et installe une culture politique de la déresponsabilisation. Sur le plan sécuritaire, elle alimente des cycles de violence récurrents ; sur le plan politique, elle engendre une paralysie décisionnelle chronique ; sur le plan social, elle nourrit la défiance et la fragmentation.
Dans un système parlementaire, la souveraineté appartient pourtant, en théorie, au peuple. Mais au Liban, la responsabilité est constamment externalisée : l’ingérence étrangère, les rivalités régionales, les armes illégales sont invoquées comme causes premières. Cette lecture occulte une réalité plus dérangeante : celle d’une responsabilité interne, les sociétés dominées participent parfois à la reproduction de leur propre domination.
À travers ses choix électoraux, le peuple reconduit un système qu’il dénonce. Il élit des représentants qui perpétuent les logiques de fragmentation, de clientélisme et d’alignement. L’absence d’État devient ainsi moins une anomalie qu’un produit d’un contrat social inachevé. La crise libanaise ne saurait donc être réduite à une faillite institutionnelle. Elle révèle un désalignement plus profond entre l’État formel et la société réelle. Les institutions coexistent avec des réseaux parallèles, souvent plus efficaces à court terme, mais structurellement fragmentants. Chaque groupe développe ses propres mécanismes de protection et de gouvernance, transformant l’espace national en un champ de rivalités. Cette fragmentation entretient une conflictualité latente. La guerre civile, loin d’être un épisode révolu, demeure une potentialité permanente : nous vivons dans un « conflit suspendu », ni paix véritable ni guerre ouverte, mais un équilibre instable. Or, cette situation inscrit également le pays dans une dépendance chronique. Privé d’une souveraineté effective, il devient le terrain d’influences extérieures multiples. Les alliances ne relèvent plus d’une stratégie nationale, mais d’ajustements dictés par des équilibres internes fragiles. Cette oscillation permanente révèle moins une capacité d’adaptation qu’une vulnérabilité structurelle.
Dans ce contexte, la souveraineté cesse d’être une pratique pour devenir un discours. Elle est invoquée, mais rarement exercée. Malheureusement, les conséquences sociales de cette situation sont profondes. L’érosion de la confiance dans les institutions nourrit un sentiment de désaffiliation. Le citoyen ne se reconnaît plus dans l’État et se replie sur des appartenances primaires, communautaires, familiales, clientélistes, qui offrent des protections immédiates, mais au prix d’une fragmentation accrue. Alors, un cercle vicieux s’installe : faiblesse de l’État, fragmentation sociale, dépendance extérieure. Chaque crise renforce les logiques qui l’ont produite, tandis que les tentatives de réforme se heurtent à des intérêts solidement ancrés dans cet état de fait. Les développements tragiques de 2026 apparaissent ainsi comme l’aboutissement d’un processus long. Ils révèlent l’impossibilité de maintenir durablement un État sans souveraineté effective. Lorsque les tensions internes rencontrent des dynamiques régionales exacerbées, l’équilibre cède, laissant place à la violence.
Dans cette lecture, la guerre n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle. Non pas parce que la société libanaise serait intrinsèquement violente, mais parce que l’absence d’un arbitre étatique rend la conflictualité inévitable. Comme le rappelait Ibn Khaldoun, « l’injustice annonce la ruine de la civilisation ».
Dès lors, toute réflexion sur l’avenir du Liban suppose plus qu’une réforme institutionnelle : elle exige une refondation du lien politique. Restaurer l’État implique de redéfinir les loyautés, de réhabiliter l’intérêt général et de réaffirmer la primauté du droit. Mais une telle transformation ne peut être décrétée. Elle suppose une prise de conscience collective et une réappropriation de la souveraineté par les citoyens eux-mêmes.
Car, au fond, parler de l’absence de l’État, c’est aussi parler de nous.
Je regarde mon pays, et une question demeure : où commence réellement l’absence ? Dans l’État qui n’agit plus, ou dans le citoyen qui n’exige plus ? Car ce que l’on nomme parfois « résilience » ou « résistance » relève souvent d’un déni du réel. Une manière de s’adapter à l’inacceptable sans jamais le remettre en cause. Sous couvert de tenir, nous avons appris à tolérer ; sous couvert de résister, nous nous sommes accommodés ; sous couvert de survivre, nous avons laissé aller et laisser faire. Alors oui, le Liban est une souveraineté introuvable. Oui, il est un État empêché.
Mais il est aussi un miroir, celui de notre propre part dans cette absence.
Et moi, dans tout cela, je ne peux plus seulement analyser : en sciences politiques j’ai appris qu’un citoyen responsable ne se contente pas de comprendre le monde, il doit aussi y répondre. Comme l’écrivait Arendt, « comprendre, c’est déjà juger, mais juger oblige à agir » et j’y ajouterai et agir rapidement !
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