La Dr Dina sidani. Photo Qalid Antar
Au campus de l’Université Saint-Joseph (USJ) à Saïda, la vie continue malgré le danger constant. Les cours ont repris en ligne, souvent dans des conditions très difficiles. « Nous n’avions pas le choix », affirme la Dr Dina Sidani, directrice du campus Liban-Sud de l’USJ et professeur de gestion. « Il fallait avancer, redonner espoir à ces jeunes, surtout ceux qui habitent le Sud et vivent la guerre plus intensément que les autres. » Alors, tous les jours, cette professeure brave le danger des routes, assure une permanence quotidienne à l’université, toujours en état d’alerte avec le téléphone à ses côtés. « Je m’enquiers de l’état de chaque étudiant, résous leurs problèmes. Il y a une solidarité extraordinaire entre la direction, les professeurs et les étudiants, parce que c’est la culture de notre campus », dit-elle fièrement. Le plus dur ? « Rester connectée, à l’écoute des besoins des étudiants, les rebooster, leur faire sentir que nous sommes là pour les aider à traverser cette période douloureuse. Et c’est à nous, professeurs, de les encourager et de leur donner cet espoir, sinon ils décrocheront. Et d’ajouter : Lorsque je leur parle, j’essaie de camoufler mon angoisse, de les tranquilliser, car ils ont besoin d’entendre quelque chose qui les rassure. » Si la Dr Sidani avoue « arriver encore à gérer tout cela », elle admet « qu’elle ne sait pas jusqu’à quand elle tiendra le coup si la situation perdure ».
Un professeur habitant à Nabatiyé, qui a souhaiter garder l’anonymat, a été contraint de donner ses cours en ligne depuis sa voiture, avec son téléphone portable. « Nous avons dû quitter notre village précipitamment, en emportant le strict nécessaire et nous réfugier chez des parents à Saïda où nous étions plus de dix à dormir dans cet appartement, raconte-t-il douloureusement. Lorsque les cours ont repris, je n’avais plus mon ordinateur. Et je ne trouvais pas un endroit calme à la maison pour m’isoler et me concentrer. » Pour continuer à enseigner et ne pas léser ses étudiants à la veille de leurs partiels, il décide de leur donner des cours dans sa voiture depuis son téléphone, « le seul endroit calme où je pouvais me concentrer ». Ce n’est que bien plus tard qu’il a pu récupérer son ordinateur et poursuivre ses cours dans les locaux du campus de Saïda. Une situation qu’il a assumée en silence, sans jamais se plaindre par respect pour la mission qu’il mène.
La Dr Faten Kobrosli. Photo Abbas Osman
Nous sommes à bout, mais nous ne pouvons pas baisser les bras
Au campus de l’Université libanaise (UL) à Saïda, les locaux sont occupés par les déplacés. Les cours ont repris en ligne. « Une solution qui n’est certes pas constructive pour les étudiants qui sont laissés à eux-mêmes et n’ont pas de motivation. Mais on n’a pas le choix », relève la Dr Faten Kobrosli, professeure chercheure de littérature comparée à l’UL, section Saïda et à Dekouané. « De plus, certains enseignants qui ont perdu leur maison ont préféré l’enseignement asynchrone : les étudiants écoutent les cours enregistrés au préalable et reviennent vers eux s’ils ont des questions à leur poser. »
Pour la Dr Kobrosli, qui héberge chez elle 18 membres de sa famille ayant fui leur village, « vivre à Saïda, c’est vivre la peur au ventre, avec le risque d’être bombardé à tout instant ». « On ne sait jamais quand on nous ordonnera de tout quitter en dix minutes et laisser tout derrière nous », confie-t-elle, la voix nouée par l’émotion. Le plus dur pour elle ? Trouver un endroit isolé dans sa maison pour donner ses cours. « Mais travailler et me concentrer sur les cours permettent de m’échapper, d’oublier un peu le quotidien pénible dans lequel nous vivons, de mettre un peu de distance par rapport à cette réalité et de retrouver certaines valeurs de notre existence. »
Il y a une semaine, un bombardement très fort a atteint leur quartier à 4h30 du matin. « Je ne pouvais plus bouger du lit. J’étais clouée de peur. Le lendemain, j’avais un cours à donner. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai demandé à mes étudiants si tout allait bien. Je leur ai souri et leur ai donné la parole pour leur permettre d’extérioriser leur ressenti et leur redonner confiance. Lorsqu’ils me voient confiante, cela les rassure. » Ce qui lui donne la force de poursuivre ? « Les jeunes eux-mêmes, répond-elle spontanément. Lorsque je me retrouve face à eux, je reprends courage, je ravale ma peur et mon chagrin, et je leur dis que l’on doit continuer, être solidaires parce qu’on n’a pas le choix. » La professeure se tait. Elle ravale les sanglots qui montent et confie : « Il y a des jours où j’ai envie de tout abandonner. Aujourd’hui, je ne peux pas me permettre de le faire. J’ai ma famille à aider, mes étudiants qui m’attendent. Les laisser tomber serait inhumain. Mais au fond de moi, il y a un effondrement de tristesse. Je lutte contre des sentiments tellement contradictoires. Après tout, nous sommes des êtres humains et nous ne pouvons pas être insensibles à ce qui se passe autour de nous. Je sais que je n’ai pas le droit de me laisser aller ni de chuter. Mais je suis dévastée par tant de malheurs. Il n’y a que la foi et la prière qui vont nous permettre de tenir le coup et de sortir de ce cauchemar. C’est cela la force du pays. »
La Dr Josiane Fahed Sreih. Photo DR
Puiser la force de continuer auprès des jeunes
Aujourd’hui, ces professeurs ont compris qu’ils ont un rôle très important à jouer auprès de la jeunesse. « Nous sommes leurs leaders et leur exemple. C’est à nous de les motiver, les pousser à continuer, à ne pas baisser les bras », martèle la Dr Josiane Fahed Sreih, professeure en management des entreprises familiales à l’Université libano-
américaine (LAU). « S’ils perdent espoir et abandonnent, nous en faisons une génération de délinquants. »
Si elle admet « que les étudiants sont démotivés et n’ont qu’une envie, quitter le pays », elle avoue que « les professeurs aussi sont excessivement fatigués avec les multiples crises que le pays traverse depuis 2019 et qu’ils doivent surmonter à chaque fois. Il ne faut pas oublier que nous sommes une génération qui a vécu 50 ans de guerre. Aujourd’hui, certains professeurs sont déplacés pour la deuxième fois et vivent eux aussi, dans des conditions très pénibles, mais ils résistent et poursuivent leur mission malgré tout ».
La Dr Fida Afiouni. Photo Hassan Nisr
À l’Université américaine de Beyrouth (AUB), la Dr Fida Afiouni, cheffe de département de gestion à l’AUB et professeur de gestions des ressources humaines, précise : « Durant la pandémie de Covid, l’université avait établi un plan d’urgence appelé Academic Continuity Plan pour structurer les études, explique-t-elle. Lors de la guerre en 2024, on a réactivé ce plan, mais sans prendre pleinement en considération la situation difficile des professeurs. Leur but était de terminer le premier semestre universitaire. Cette fois-ci, on a compris que la situation était totalement différente. Certains professeurs, contraints de quitter leur domicile, vivent dans des conditions très pénibles. On a donc opté pour l’enseignement hybride, laissant le choix à chacun de choisir la modalité qui lui convient. Cela nous a beaucoup soulagés et aidés cette fois-ci. Par ailleurs, comme nous sommes à deux mois des examens finaux, un grand nombre d’étudiants doivent obtenir leurs diplômes pour voyager et poursuivre leurs études à l’étranger. Cette fois, l’esprit est fort. Nous savons que nous ne pouvons pas nous laisser abattre, car nous avons une mission auprès de ces étudiants : les aider à terminer leur année. »
Rima Ghazal. Photo Mia Medawar
Pour les professeurs de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), c’est la motivation et l’enthousiasme des jeunes étudiants qui leur donnent la force de continuer. Après un sondage de l’université au tout début des événements, établissant que plus de 70 % d’étudiants préféraient reprendre les cours en présentiel, l’ALBA a décidé de rouvrir ses portes. « Une excellente décision, et pour les étudiants et pour les professeurs », relève Rima Ghazal, professeure d’architecture d’intérieur. « Certains étudiants viennent de régions dangereuses, mais ils sont tellement heureux de se retrouver dans une ambiance « familiale », loin de l’angoisse dans laquelle leurs parents vivent. Pour eux et pour les professeurs, l’université est aujourd’hui un vrai refuge et une échappatoire à leur quotidien. Et de préciser : Les étudiants sont pris par ce monde de créativité qui les pousse à se projeter et à créer, et qui les transporte dans une autre dimension que celle de la guerre. Et lorsque les professeurs voient ces jeunes tellement motivés, ils n’ont pas d’autre choix que de continuer. Finalement on se ressource entre nous, et l’on sent que l’on continue dans un monde en parallèle à celui de cette guerre. C’est une excellente thérapie pour tous, et c’est cela qui nous sauve pour l’instant. »

