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Ici, pas d’enfants qui jouent ni de tantes qui bavardent sur le bord d’une route. Les petites épiceries ont tiré le rideau. Tout comme les pharmacies, les légumiers, les stations-service, les fours et les cafés. Aïchiyé n’est pas comme d’autres villages chrétiens du Liban-Sud où rester est devenu un acte de résistance collectif. Depuis près d’un mois, les rues sont désertes. Les rares habitants « se comptent sur les doigts d’une main », confie Joseph Aoun, trente-cinq ans, sans emploi.
Le fils du maire fait partie des derniers à être restés sur place. D’ordinaire, il se rend à Nabatiyé, la ville la plus proche, pour faire ses courses. Mais depuis la reprise de la guerre, les routes sont devenues impraticables. La bourgade chrétienne, située à l’extrémité sud du caza de Jezzine, est entourée de localités quotidiennement pilonnées par l’aviation israélienne. Dimanche 29 mars, une frappe a ciblé une mobylette à la sortie du village.
Pour survivre, Joseph Aoun et les autres doivent compter sur la solidarité, les colis humanitaires ou les quelques voitures qui s’aventurent encore dans les grandes villes. Un petit van dépêché par le ministère de la santé fait également escale une fois par mois afin de distribuer des médicaments. Un à un, les habitants du village, ceux qui restent, font alors la queue derrière les portes du camion pour récupérer une boîte d'antibiotiques ou de Panadol.
À Aïchiyé, le souvenir des guerres passées est à fleur de peau. Entre le 19 et le 21 octobre 1976, un massacre perpétré par des milices palestiniennes emportent 70 civils. Jean, Ibrahim, Sleiman, Youssef, Melhem… Dans la salle communale, les noms des martyrs sont toujours à l’honneur. Pendant près de deux décennies, la bourgade a également vécu sous le joug de l’occupation israélienne, coupée du reste du pays. Alors aujourd’hui, beaucoup sont partis par peur d’un retour à l’ère des permis de circulation, des checkpoints et des restrictions.
Mais derrière la désolation, l’ombre du président de la République fait office de porte-bonheur. Joseph Aoun est né ici en 1964, avant de passer les premières années de sa vie à Sin el-Fil, dans un foyer modeste où la vertu première est le travail. Dans les ruelles du village, impossible de passer à côté du mythe. Depuis un an et trois mois, l’ascension du fils du village à la tête de l’État est pour beaucoup le signe d’une République encore valable, où le salut passe par l’armée. « Tu fais honneur à Aïchiyé », peut-on lire à l’arrière d’une voiture.
Joseph Aoun y est encore perçu comme l’antidote à l’effondrement de l’État et le protecteur du petit peuple. Celui qui vient d’une « famille pauvre » a « parcouru le monde » pour financer les salaires de la troupe en pleine tourmente économique et financière. « Le plus valable des présidents de l’histoire du Liban. » Il est « transparent », « propre » et « honnête », insiste un habitant. « Une opportunité qui ne se reproduira plus. »
Peu importe que le pays soit entré en guerre contre l’avis de l’État, que la vie ait disparu du village, que la crédibilité du président soit en chute libre auprès d’une part croissante de Libanais, ou que l’armée abandonne certaines localités chrétiennes du Sud livrées à leur sort. Joseph Aoun reste, à leurs yeux, l’homme de la situation.
« À son arrivée à la tête de l’État, il avait annoncé la couleur. Il ne vient pas faire de la politique, mais construire un pays. Et c’est ce qu’il fait », estime un habitant. « Quoi de plus sûr que la situation actuelle ? Le simple fait que nous puissions nous tenir debout, ici, en dit long sur son action », abonde un autre, avant d’être interrompu par le bruit d’une frappe israélienne s’abattant sur un village voisin. « Est-ce qu’on a eu peur ? Non, parce qu'il nous protège. »
Un ilôt au milieu du chaos : tout se passe comme si survivre était suffisant. Le curé du village y fait d'ailleurs une allusion parlante. Aïchiyé est « un arche de Noé » où « les chrétiens ont trouvé refuge » à travers l’histoire, lance-t-il devant la petite foule rassemblée à l’intérieur de l’église.
Ce jour-là, un camion de vivres est acheminé à l’aide d’un convoi humanitaire emmené par le nonce apostolique. Lors d’une récente rencontre entre les deux hommes, le président Aoun avait insisté pour que l’ambassadeur du Vatican y fasse escale. Les caméras des grandes chaînes de télévision du pays et des journalistes étrangers ont fait le déplacement pour l’occasion. Une ambiance de kermesse règne dans le village. Le son des cloches résonne. Le maire a sorti les petits-fours. Chacun se congratule. Le temps d’une parenthèse, le village pourrait presque paraître normal.
Dans quelques heures pourtant, les convois humanitaires et les reporters quitteront le village. Alors Aïchiyé plongera à nouveau dans le noir.




Venere’’? Par qui? Et pourquoi?
11 h 45, le 05 avril 2026