Mon refuge et mon orage d’Arundhati Roy, Gallimard, 2026, 400 p.
On avait adoré Le Dieu des Petits Riens paru en 1997, un roman magistral et magnétique qui ne ressemblait à aucun autre ; il nous permettait de comprendre, mieux que n’importe quel ouvrage d’histoire ou de sciences humaines, quelque chose de profondément juste et bouleversant non seulement sur l’Inde, ce continent luxuriant et si singulier, mais également sur l’âme humaine. L’ouvrage valut à Arundhati Roy le très prestigieux Booker Prize et se vendit à 6 millions d’exemplaires à travers le monde. Mais avant de devenir, à 36 ans, une écrivaine aussi reconnue et universellement appréciée, Roy avait déjà vécu mille vies. Née dans la communauté chrétienne syriaque du Kerala, elle a été actrice, architecte, scénariste et productrice, et elle revient, entre deux projets d’écriture, à ses anciennes passions. Le succès de son premier roman lui a donné les moyens de choisir sa vie et d’en assumer les méandres, les difficultés et parfois les échecs, sans rien perdre de sa lumineuse générosité, de sa magnifique force de caractère, de son courage. Elle dit d’ailleurs dans un beau texte, partagé lors de son récent passage à La Grande Librairie, que l’échec est une chose honorable et vaut parfois d’être recherché, et qu’elle connaît tant de « guerriers » qui ont échoué, des militants « dont les combats valent plus que les miens ».
Après son premier roman, Roy parut s’éloigner de la fiction pour se consacrer à des essais, car elle est avant tout une femme très engagée dans la dénonciation du nationalisme hindou – n’hésitant pas à affirmer que l’Inde de Narendra Modi se dirige vers un fascisme pur et dur – mais aussi des ravages du capitalisme, du saccage des ressources de la terre, de la destruction de l’environnement et de la violence sous toutes ses formes, y compris au sein des familles. Puis il y eut Le Ministère du bonheur suprême en 2017, un deuxième roman flamboyant mais inégal, et on se prit à penser que certains grands écrivains sont parfois les auteurs d’un très grand livre, mais d’un seul.
On se précipite donc sur Mon refuge et mon orage qui vient de paraître mais qui n’est pas un roman, même s’il en emprunte parfois le style, le montage, le rythme. Il s’agit d’un récit où domine la dimension autobiographique et qui tourne beaucoup, même si pas exclusivement, autour de la mère de l’écrivaine. Mary Roy fut professeure dans un village du Sud de l’Inde, fondatrice en 1967 d’une école qui existe toujours, pédagogue reconnue, pionnière et même icône du féminisme en Inde. Elle décède en 2022 à 88 ans, et son décès est le déclencheur chez sa fille du besoin impérieux d’écrire pour comprendre. Car cette femme au palmarès admirable fut une mère impitoyable, cruelle, exigeante jusqu’à la maltraitance. Le frère d’Arundhati eut à subir ses violences, physiques et psychologiques, parce qu’il était un élève moyen alors que sa sœur excellait dans ses études ; mais lui-même dira à sa sœur : « Elle n’a traité personne aussi mal que toi. » Mère paradoxale donc, tout à la fois orage toujours menaçant et refuge où s’abriter, qu’Arundhati quitta très jeune « non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer. Après mon départ, je ne l’ai pas vue, je ne lui ai pas parlé, des années durant. (…) Elle m’aimait assez pour accepter que je la quitte. » Mentionnons au passage que Mrs Roy (car c’est ainsi que ses enfants l’appellent) s’était séparée du père de ses deux enfants, un homme déraciné bien qu’issu d’une grande famille de Calcutta, alcoolique et fantomatique, qui n’assura jamais aucun des rôles attendus d’un père ni d’un mari. Le livre raconte ainsi cette enfance chaotique, l’émancipation précoce qui en résulta, et la naissance lente mais sûre de l’écrivaine. Et trace aussi le portrait de cette mère, omniprésente malgré les longues années de silence et d’éloignement, de cette femme forte, brillante, mais si dure et par moments haïssable.
À propos de son cheminement vers l’écriture, Roy compose quelques très beaux passages. Ainsi de sa recherche d’un style, d’une voix qui lui appartienne. « Même à cette époque, je savais que ce n’était pas dans ma langue que j’écrivais. Par ma, je n’entends pas une langue maternelle, ni par langue l’anglais, l’hindi ou le malayalam, mais une langue d’écrivain. Une langue que j’aurais utilisée et non une langue qui se servait de moi. Une langue dans laquelle j’aurais pu décrire à moi-même mon monde multilingue. (…) Je savais déjà que ma langue ne viendrait pas à moi de son propre mouvement. Je devrais la traquer comme une proie. L’étriper, la dévorer. »
Le récit foisonne de scènes étonnantes, de personnages incroyablement singuliers et attachants, et suit les combats et les bonheurs de l’écrivaine qui trempe sa plume dans une sincérité et une exigence extrêmes. Car il s’agit aussi d’un texte politique qui interroge l’Inde postcoloniale, le système des castes, la violence sous toutes ses formes et la condition des femmes. Néanmoins, au terme du parcours, le mystère Mrs Roy et celui de la relation si complexe qu’elle entretint avec sa fille demeurent entiers. Lors de son passage à La Grande Librairie, l’écrivaine affirmait que « le seul rêve qui vaille la peine est celui de vivre tant qu’on est en vie et de ne mourir que le jour de sa mort » ; et dans cette vie-là, ajoute-t-elle, la seule chose qui compte est d’aimer et d’être aimé. Arundhati Roy aura beaucoup aimé, y compris cette mère intransigeante qui lui a transmis le goût âpre de la liberté.