Des membres de la défense civile se rassemblent près de la carcasse d’un véhicule détruit, ciblé par un bombardement israélien dans la ville côtière de Saïda, dans le sud du Liban, le 18 mars 2026. Photo Mahmoud Zayyat/AFP
En ouvrant un front contre l’Iran, Israël a clairement signifié qu’il agissait désormais selon une logique stratégique très différente de celle qui a longtemps orienté sa conduite des affaires d’État. Les États-Unis participent peut-être à cette guerre, mais les responsables américains ont avancé une suite d’explications confuses, sans jamais se montrer constants sur autre chose que sur leur refus de reconnaître qu’ils seraient engagés dans une « guerre sans fin ». Les dirigeants israéliens, eux, ont été beaucoup moins ambigus. Tout se passe comme s’ils étaient parvenus à la conclusion qu’ils se trouvaient déjà dans une guerre de cette nature — et que la question n’était plus d’y mettre fin, mais d’en maintenir le cours dans des limites jugées supportables.
Depuis le 7 octobre 2023, les responsables israéliens ont en effet adopté une logique stratégique qui rompt nettement avec la manière dont, jusqu’ici, la dissuasion, la domination et la diplomatie s’imbriquaient dans l’action de l’État israélien. Ce que beaucoup avaient pris pour une réaction immédiate, sous le coup du traumatisme du 7 octobre, s’est révélé être une inflexion durable. La dissuasion et la diplomatie ont cédé le pas à quelque chose de plus brutal : la primauté donnée à la domination, à l’affaiblissement méthodique de l’adversaire et à l’empêchement de toute reconstitution de ses forces. C’est ce basculement qui commande désormais un ensemble étendu d’opérations militaires en train de remodeler la région.
Durant les trois premières décennies de son existence, Israël ne fut lié à ses voisins que par des accords d’armistice. L’objectif d’une paix pleine et entière avec eux demeurait central, mais il n’était pas poursuivi à travers des concessions : il s’agissait avant tout de projeter une puissance telle que l’option militaire contre Israël devienne dissuasive en elle-même — et, à deux moments décisifs, non seulement de faire valoir sa supériorité militaire, mais d’en user résolument pour conquérir des territoires. En 1979 puis en 1994, cette méthode finit par déboucher sur des traités de paix et des relations diplomatiques, mais avec deux seuls pays, l’Égypte et la Jordanie ; et, dans le premier cas, au prix de la restitution du Sinaï.
Dissuasion et diplomatie
À partir des années 1960, le défi le plus épineux vint du mouvement national palestinien — non dans un sens existentiel, mais parce qu’il était capable de rallier des soutiens dans le monde arabe, de capter l’attention de l’opinion internationale et de mettre en péril des vies israéliennes par des attaques contre des civils. La dissuasion reposait alors sur la menace de représailles israéliennes sévères et disproportionnées contre toute attaque lancée depuis un territoire arabe ; la diplomatie sur l’appui des États-Unis et, dans une moindre mesure, de l’Europe à des mesures qui se sont progressivement durcies jusqu’à former une vaste campagne contre les mouvements qualifiés de terroristes.
Cette logique de dissuasion — parfois appliquée avec une extrême violence — a fonctionné vis-à-vis de certains États, notamment l’Égypte et la Syrie, dont les régimes ont globalement maintenu le calme à leurs frontières et empêché les Palestiniens de mener, depuis leur territoire, ce que les organisations palestiniennes elles-mêmes appelaient leur « révolution ». En Jordanie, elle a failli produire l’effet inverse avant de finir par l’emporter, contribuant à une brève guerre civile au terme de laquelle l’armée jordanienne expulsa les mouvements palestiniens. Au Liban, en revanche, elle s’est heurtée à un ordre politique fragile et à de profondes fractures internes, contribuant à faire du pays un espace durablement livré à la guerre civile et à l’effondrement de l’État.
La réponse israélienne à cet échec a pris des formes diverses, souvent militaires, mais elle a largement tourné autour d’une même idée : trouver — ou faire surgir — un acteur susceptible d’être dissuadé. L’entreprise la plus ambitieuse fut sans doute celle d’Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, qui imagina en 1982 qu’en envahissant le Liban, en refoulant la direction palestinienne vers la Jordanie et en laissant celle-ci évoluer vers un État palestinien, on finirait par faire émerger une autorité palestinienne identifiable, sur laquelle exercer une pression dissuasive — tout en maintenant ses dirigeants hors de Palestine.
Cette entreprise laissa derrière elle des dizaines de milliers de morts, sans donner raison à Sharon lorsqu’il affirmait que « si nous restons fidèles à nos objectifs, ce pourrait être la dernière guerre que nous aurons à mener dans la région ». En réalité, ses suites furent lourdes, sinon menaçantes sur le plan existentiel. L’occupation israélienne d’une grande partie du sud du Liban se prolongea jusqu’en mai 2000 ; la direction palestinienne fut bien expulsée, mais vers Tunis et non vers la Jordanie ; en décembre 1987, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se soulevèrent ; et le Hezbollah finit par s’imposer comme un adversaire majeur dans de larges portions du Liban.
Modus vivendi sinistre
Les accords d’Oslo ont toutefois réintroduit une part de cette logique, sous une forme plus sophistiquée. Il ne s’agissait pas seulement d’un processus de paix : c’était aussi une tentative pour instituer une Autorité palestinienne chargée d’administrer les Palestiniens, de coordonner la sécurité avec Israël et de transformer un mouvement national dispersé en interlocuteur identifiable, sur lequel exercer des pressions, avec lequel négocier et que l’on pourrait contenir. De même, l’offensive israélienne d’avril 1996 au Liban visait à recourir aux déplacements massifs de population et à la médiation internationale pour obtenir une forme de retenue — non seulement de la part du Hezbollah, mais aussi de l’État libanais et d’acteurs extérieurs, en particulier la Syrie — dans l’espoir qu’une issue plus stable puisse être produite par la diplomatie.
Même le Hamas, après sa prise de contrôle de Gaza en 2007, a longtemps été traité moins comme un partenaire de paix que comme un interlocuteur relevant tout à la fois de la diplomatie et de la dissuasion : guerres périodiques, trêves négociées par l’Égypte et cessez-le-feu répétés ont fini par installer un modus vivendi sinistre.
Le 7 octobre a brisé la confiance dans ce modèle. La réponse israélienne à Gaza n’a pas simplement visé à rétablir la dissuasion ; elle s’est très vite orientée vers un objectif bien plus radical : faire en sorte que l’adversaire ne puisse plus jamais reparaître comme force militaire ou comme pouvoir de gouvernement. Pour l’heure, la diplomatie régionale n’a plus de place. Les traités de paix existants doivent être préservés, mais la conclusion de nouveaux accords est renvoyée à plus tard. Seule la relation avec les États-Unis demeure un paramètre à administrer.
La même logique semble désormais à l’œuvre au-delà de Gaza. En Syrie, Israël ne se contente plus de veiller au calme de la frontière : il est entré dans la zone démilitarisée instituée en 1974, a frappé des capacités militaires et s’est immiscé dans les dynamiques confessionnelles internes du pays. L’impulsion dominante paraît être d’empêcher qu’un ordre syrien perçu comme menaçant puisse se reconstituer de façon cohérente au nord-est d’Israël.
La guerre comme nouvel ordre
En Iran comme au Liban, l’objectif opérationnel paraît lui aussi moins consister à infléchir le comportement de l’adversaire qu’à dégrader ses capacités, morceler les espaces hostiles et empêcher toute remontée en puissance. Les déplacements massifs de population observés au Liban en 1996 se reproduisent aujourd’hui à une échelle incomparablement plus destructrice — cette fois avec l’État libanais et la diplomatie parmi les victimes, et non plus comme éléments d’une éventuelle solution.
Nombre d’analyses des actions israéliennes depuis lors se concentrent sur Benjamin Netanyahou lui-même. Sa logique électorale, comme son obsession ancienne pour l’Iran, jouent sans doute un rôle considérable. Mais Netanyahou était lui-même profondément associé à l’approche antérieure, notamment dans le long effort visant à contenir le Hamas plutôt qu’à l’anéantir. Le tournant brutal auquel on assiste relève donc autant d’un changement de doctrine que d’une affaire de tempérament politique.
Israël a montré une capacité de projection militaire hors du commun et un niveau de renseignement impressionnant. Mais cela dessine aussi la perspective d’une région où la guerre ne servirait plus à faire advenir un ordre politique stable, mais où elle est en passe de devenir, à elle seule, cet ordre.
Ce texte est la traduction synthétique d’un article publié en anglais et en arabe sur Diwan, le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie MEC.
Par Nathan J. BROWN
Professeur de sciences politiques et d’affaires internationales à la George Washington University et chercheur invité au programme Moyen-Orient du Carnegie Endowment (Washington D.C.).


Ils ont même bombardé Bhamdoun
19 h 39, le 23 mars 2026