Critiques littéraires Essais

La pluralité des mondes selon Philippe Descola

La pluralité des mondes selon Philippe Descola

D.R.

Politiques du faire-monde de Philippe Descola, Seuil, 2025, 160 p.

La Nature n’existe pas : c’est ce qu’affirme Philippe Descola, l’une des figures majeures de l’anthropologie française contemporaine – et c’est toute une manière de penser le monde qui vacille. Cette mise en cause vaut également pour la Culture, ou ce que l’on nomme la Société. Plus précisément, il s’agit de l’opposition entre Nature et Culture, ce partage du monde en deux domaines : l’un, celui des objets régis par des lois scientifiques, l’autre, celui des activités et institutions humaines, variables selon le temps et l’espace et étudiées par les sciences sociales. Pour Descola, ce partage est non universel : il est dépourvu de sens pour tous les peuples non modernes et constitue une conception historiquement contingente, qui n’apparaît que tardivement au cours du développement de la pensée occidentale.

Cette distinction n’est pas seulement une construction théorique datée  ; elle constitue aussi un obstacle majeur à l’appréhension et à la gestion des grandes crises environnementales à l’âge de l’Anthropocène, au premier rang desquelles le réchauffement climatique. En effet, parler d’Anthropocène et de réchauffement climatique, c’est reconnaître l’imbrication des causes sociales et naturelles, tout en admettant que les humains, les autres êtres vivants et la Terre entière sont désormais liés par un destin commun.

Dans Politiques du faire-monde, un recueil de conférences prononcées en 2023 à l’Université de Californie à Berkeley, Philippe Descola propose une remarquable synthèse de son travail anthropologique pour en dégager les implications politiques. Reprenant les thèses de son ouvrage majeur, Par-delà nature et culture, il insiste sur l’idée que différentes sociétés construisent et habitent le monde de façons radicalement différentes. Toutefois, il ne s’agit pas de multiples versions de la même réalité transcendante, car « l’opposition traditionnelle entre le monde en tant que totalité des choses et les multiples mondes de la réalité vécue est trompeuse (…) Je pense plutôt que ce qui existe, indépendamment de nous, n’est pas un monde complet et autonome en attente d’être représenté ou expliqué selon différents points de vue, mais, très probablement, un grand nombre de qualités et de relations qui peuvent être actualisées ou non par les humains… »

Les mondes sont construits en identifiant dans l’environnement des ressemblances et des dissemblances, des continuités et des discontinuités. Pour Descola, l’une des distinctions fondamentales qu’opère l’esprit humain repose sur la conscience d’une dualité entre les processus matériels (ou « physicalité ») et les états mentaux (ou « intériorité »). Les variations dans l’usage de cette grille – en accentuant ou en atténuant les ressemblances entre humains, ainsi qu’entre humains et non-humains – donnent naissance à des mondes différents.

Ainsi, on peut insister sur les différences entre les humains et les non-humains sur l’axe de l’intériorité et supposer que seuls les premiers sont dotés d’une conscience ou d’une âme, tout en considérant que les humains et les non-humains sont en revanche identiques quant à leur physicalité, c’est-à-dire qu’ils possèdent des corps soumis aux mêmes lois naturelles. C’est là le naturalisme : une cosmologie née en Europe au XVIIe siècle, devenue hégémonique au siècle des Lumières avant de s’imposer, par la colonisation puis la mondialisation, dans de vastes régions du monde.

Le naturalisme est le filtre à travers lequel nous organisons notre monde. Il fonde la séparation entre sciences de la nature et sciences sociales, en assignant à ces dernières l’étude de la culture, c’est-à-dire de l’organisation et des pratiques sociales, des institutions politiques et de l’économie. Il constitue également le terreau du capitalisme, en transformant la nature en un ensemble d’objets à exploiter comme ressources.

Or Descola ne se contente pas de souligner le caractère non universel du naturalisme : il récuse toute prétention de celui-ci à s’imposer comme norme de vérité ou comme moyen privilégié d’accès au réel – et c’est là que ses thèses se révèlent particulièrement contre-intuitives, voire difficiles à admettre. En effet, il existe selon lui quatre grandes manières de construire le monde, qu’il désigne sous le nom d’« ontologies » : le naturalisme, l’animisme, le totémisme et l’analogisme. Chacune organise les êtres de l’environnement et leurs qualités d’une façon qui lui est propre, et nulle ne détient le monopole de la vérité : sur le plan épistémologique, elles se situent toutes sur un pied d’égalité.

Nous limiterons notre examen à l’animisme, le « miroir opposé » du naturalisme, que l’on rencontre surtout parmi les populations autochtones d’Amazonie, du nord de l’Amérique du Nord et du nord de la Sibérie. Comme le précise Descola, cette ontologie « confère aux autres qu’humains la même intériorité qu’aux humains, mais soutient que les humains et autres qu’humains se différencient par les corps qu’ils habitent. » Par conséquent, animaux, esprits, ancêtres, plantes et même objets inanimés – une montagne ou un fleuve, par exemple – sont investis d’une intentionnalité et d’états mentaux semblables à ceux des humains. Chaque type d’être – qu’il s’agisse d’une espèce animale, d’une espèce végétale ou d’une tribu humaine – forme un collectif, une société dotée de ses propres règles et rituels, et ne se distingue des autres que par ses attributs physiques. Ainsi, une tribu se perçoit aussi différente d’une autre tribu – qui possède d’autres coiffures, costumes, ornements, outils, armes et habitudes alimentaires – que d’une espèce animale particulière.

Les populations animistes ne vivent pas « plus près » de la nature, ou « en harmonie » avec elle, comme on le prétend souvent : pour elles, la nature n’existe tout simplement pas. Pas plus que la société. Vouloir les étudier en faisant usage de cette distinction constitue, selon Descola, une grave méprise  ; pour ce faire, il faut, au contraire, se placer à l’intérieur de leur ontologie, c’est-à-dire la prendre au sérieux. Il estime également que l’animisme et les deux autres ontologies non modernes – le totémisme et l’analogisme – peuvent nous offrir des sources d’inspiration précieuses pour repenser notre rapport au monde et affronter les crises écologiques engendrées par le naturalisme et le capitalisme.

Toutefois, l’anthropologie de Descola entraîne des conséquences philosophiques profondément déconcertantes – que l’auteur paraît ne pas vouloir pleinement assumer. En effet, il glisse d’un relativisme culturel – principe méthodologique selon lequel les valeurs et les normes d’une culture ne peuvent servir de modèle pour comprendre une autre – à un relativisme épistémologique. Car affirmer qu’aucune des quatre ontologies ne décrit le monde plus adéquatement qu’une autre revient à dissoudre toute idée de réalité objective. Bien qu’il déclare ne point plaider « pour un hyperrelativisme » et reconnaisse que l’attraction terrestre ou la photosynthèse sont des phénomènes « identiques partout sur notre planète », il n’en demeure pas moins que soutenir qu’aucun « monde » – qu’il soit peuplé d’esprits invisibles et de plantes dotées de vie intérieure, ou composé d’objets qui peuvent être soumis à l’investigation scientifique – n’est plus véridique qu’un autre conduit inévitablement à déréaliser le monde et à nier l’existence même d’une réalité extérieure à la culture.


Politiques du faire-monde de Philippe Descola, Seuil, 2025, 160 p.La Nature n’existe pas : c’est ce qu’affirme Philippe Descola, l’une des figures majeures de l’anthropologie française contemporaine – et c’est toute une manière de penser le monde qui vacille. Cette mise en cause vaut également pour la Culture, ou ce que l’on nomme la Société. Plus précisément, il s’agit de l’opposition entre Nature et Culture, ce partage du monde en deux domaines : l’un, celui des objets régis par des lois scientifiques, l’autre, celui des activités et institutions humaines, variables selon le temps et l’espace et étudiées par les sciences sociales. Pour Descola, ce partage est non universel : il est dépourvu de sens pour tous les peuples non modernes et constitue une conception historiquement...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut