Critiques littéraires Prix littéraire

Sana Khatcherian : tisser la mémoire, écrire l’Histoire

Sana Khatcherian : tisser la mémoire, écrire l’Histoire

Une porte s’ouvre… Prix littéraire international George Sand (21e édition), sous la direction d’Anne de Compostelle, L’Harmattan, 2025, 164 p.

Le recueil Une porte s’ouvre…, qui rassemble les textes primés de la 21e édition du Prix littéraire international George Sand, donne à entendre douze voix féminines venues d’horizons francophones multiples, qui explorent ces instants suspendus où une existence bascule.

Parmi ces textes, celui de l’écrivaine libanaise Sana Khatcherian retient particulièrement l’attention. Pour la deuxième année consécutive, l’auteure est distinguée, confirmant la cohérence d’une œuvre traversée par la mémoire et la capacité de la littérature à affronter la douleur. L’an dernier, elle s’était penchée sur l’explosion du port de Beyrouth dans Du verre soufflé au verre soufflé. Avec La Tisserande aux grands yeux clairs, elle remonte plus loin dans l’Histoire, jusqu’au génocide arménien de 1915, mais poursuit la même interrogation vertigineuse : que peut la littérature quand tout a été détruit ?

La nouvelle s’ouvre dans un camp de réfugiés arméniens, au nord de la Syrie. Une adolescente apprend à tisser sous l’objectif d’un photographe. À la question « Que souhaites-tu pour demain ? », elle oppose le silence. Ce mutisme devient le seuil d’un long retour en arrière où la mémoire se déploie, fil après fil, comme si le récit lui-même devait se tisser pour advenir.

Le lecteur replonge avec le personnage dans une sorte de paradis perdu : l’enfance est baignée de musique et de fraternité. Autour de la jeune fille, piano, doudouk, ney et darbouka composent une harmonie fragile. Orhan, fils du jardinier turc, incarne ce vivre-ensemble possible que l’Histoire s’emploiera à briser. Sans pathos, Sana Khatcherian décrit ensuite l’irruption de la violence, l’arrestation nocturne des hommes, la tentative héroïque et désespérée d’Orhan pour sauver ceux qu’il aime, la découverte des corps suppliciés, et enfin la déportation, la marche dans le désert, et les corps brisés… Le tout raconté à travers une langue qui, elle-même, semble vaciller, mimant l’effondrement du monde.

Et pourtant, le récit ne s’abandonne jamais totalement au désespoir. Dans le camp, l’adolescente apprend à manier les fils comme elle maniait autrefois les touches de son piano. Sur le métier, elle recompose ce qui a été perdu : un grenadier sans fruits, des tertres, des noms aimés et un vers de Sayat Nova. Elle ne guérit pas, mais elle avance. Et c’est peut-être là que réside la véritable « porte » de cette histoire : dans cette décision de continuer à tisser du sens et d’aller vers l’avenir sans effacer les ruines, en portant l’Histoire comme une trame indissociable de soi.

Dans La Tisserande aux grands yeux clairs, le tissage apparaît alors comme une métaphore de l’acte littéraire, car écrire, comme tisser, suppose des reprises, des nœuds, des silences. On ne restitue pas le passé  ; on en agence les fragments pour empêcher qu’il ne sombre dans l’oubli.


Une porte s’ouvre… Prix littéraire international George Sand (21e édition), sous la direction d’Anne de Compostelle, L’Harmattan, 2025, 164 p.Le recueil Une porte s’ouvre…, qui rassemble les textes primés de la 21e édition du Prix littéraire international George Sand, donne à entendre douze voix féminines venues d’horizons francophones multiples, qui explorent ces instants suspendus où une existence bascule.Parmi ces textes, celui de l’écrivaine libanaise Sana Khatcherian retient particulièrement l’attention. Pour la deuxième année consécutive, l’auteure est distinguée, confirmant la cohérence d’une œuvre traversée par la mémoire et la capacité de la littérature à affronter la douleur. L’an dernier, elle s’était penchée sur l’explosion du port de Beyrouth dans Du verre soufflé au...
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