D.R.
Aller à La Havane de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, photographies de Carlos T. Cairo, Métailié, 2026, 368 p.
Après la guerre civile espagnole, les écrivains du camp républicain, vaincus, désespérés et contraints à l’exil, exprimaient leur douleur en confiant à leurs amis étrangers non pas que l’Espagne leur faisait mal mais qu’ils avaient mal à l’Espagne. Comme si leur précieuse patrie était une partie d’eux-mêmes, comme on dit j’ai mal à la tête ou au cœur, et que ses blessures suppuraient dans leur propre chair.
Leonardo Padura, lui, ne vit pas en exil. Il n’a jamais voulu quitter son île qui est la matière première de ses livres. Sa situation est donc bien différente de celle de ces auteurs espagnols que la guerre a marqués au fer rouge et pourtant, on retrouve sous sa plume la même expression qu’il emploie pour dire son profond chagrin et même sa détresse devant le naufrage sans fin de la capitale cubaine : « J’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à La Havane, et que la seule façon pour moi de soulager cette douleur c'est justement d'écrire ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d'‘‘étrangéité’’. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba. »
Grâce à sa splendeur à la fois lumineuse et trouble, La Havane n’a pas été seulement une ville éblouissante, appelée à devenir au début du XXe siècle la « Nice des Caraïbes ». Elle a aussi été la ville la plus romanesque au monde – ce qui ne l’empêchait pas d’être déjà misérable et opprimée, notamment sous la férule du dictateur Batista. Les fragrances des plantes exotiques, la beauté déjà un peu délabrée des vieux quartiers coloniaux, la moiteur exagérément flegmatique des tropiques, les crépuscules magiques le long du Malecòn – l’interminable digue qui sépare la ville de la mer –, sur lequel avançaient au ralenti les belles américaines, Chevrolet, Buick ou Plymouth, sous le regard des chicas dont le pas tangué était à lui seul une promesse érotique. Partout de la musique : meringué, boléro, chachacha, puis salsa…
À la fin des années 50 et au début des années 60, on pouvait y croiser Ernest Hemingway qui buvait des daïquiris géants au Floridita, Ava Gardner en voyage de noces avec Franck Sinatra, qui venait aussi chanter en privé pour des gangsters, Errol Flynn et Marlon Brando, tandis que Nat King Cole se produisait au Tropicana – « the most famous cabaret in the world » –, que les Cinq Familles de la mafia organisaient des réunions au sommet et de phénoménaux tournois de pokers à l’hôtel Nacional en fumant de mémorables cigares roulés sur les cuisses des Cubaines – une légende semble-t-il mais elle est belle !
Puis, il y eut la révolution et une forme de romantisme politique incarnées par la barbe de Fidel Castro et le béret de Che Guevara. La liberté ou la mort, pouvait-on lire sur des slogans peints sut les murs. La liberté dura peu. Ce fut donc la mort, pas seulement celle de la liberté mais de toute une culture et d’un art de vivre, qui commença, dès les années soixante, à rôder dans l’île, pourchassant tous ceux qui entendaient simplement respirer hors du carcan castriste.
Malgré tout, quelle chance pour un écrivain d’être né à La Havane, « ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme, une âme à fleur de peau » et de pouvoir raconter toutes ces histoires, certaines petites, d’autres sublimes, ainsi que la grande Histoire. Leonardo Padura est né en 1955. Il a donc connu plusieurs La Havane et suivi ses mutations depuis sa maison de Mantilla, une petite commune où habitaient déjà ses parents et grands-parents originaires d’Espagne, et qui est aujourd’hui réunie par l’urbanisation à la grande ville. D’où l’expression « aller à La Havane » tant de fois entendue pendant son enfance lorsque la famille se préparait à s’y rendre afin de se divertir ou d’acheter ce qu’elle ne trouvait pas dans les boutiques du village.
Aujourd’hui, abandonnant son intense production romanesque, l’écrivain revient sur toutes ces années passées dans la ville prodige dont les habitants et leurs histoires lui ont permis de devenir un des plus grands auteurs internationaux. D’où une quête existentielle, tantôt douce-amère, tantôt très amère et même avec un goût âcre, sans compter la nostalgie en embuscade dans bien des pages.
L’idée du livre, bien servi par une fort belle traduction, c’est de reprendre des passages de précédents romans, de les mêler, voire de les confronter, au fil des pages aux souvenirs, observations et réflexions du romancier, ce qui nous donne un portrait cubiste de La Havane. Chemin faisant, on voit combien il est en intimité avec elle, combien sa ville est pour lui une grande et déchirante histoire d’amour. Et après la parenthèse merveilleuse de l’enfance, combien il souffre de la voir mutilée, corps et âme, et perdre son identité. On le suit donc à travers l’espace, la capitale cubaine, naguère enchantée, aujourd’hui martyrisée, et à travers le temps, en particulier pendant les épreuves qu’elle a traversées. La plus terrible fut sans doute la « Période spéciale » qui fit suite à l’effondrement de l’URSS et vit la fin de l’aide, quasiment du jour au lendemain, que lui apportait le grand frère communiste. La ville était entrée alors en agonie, et même en famine – un chapitre s’appelle d’ailleurs « Manger, manger… » –, en particulier les quartiers les plus misérables auxquels la révolution aurait dû s’intéresser en priorité. « L’histoire semblait avoir survolé sans s’arrêter ces rues sinueuses, pendant qu’au fil des générations s’enlisaient la douleur, l’oubli, la rage et un esprit de résistance qui se défoulait presque toujours dans le délit, le méfait et la violence, à la recherche d’une âpre survie obtenue à n’importe quel prix et par n’importe quel moyen », relate Padura.
Pour nous faire visiter La Havane à travers ses romans, Padura a créé le personnage du Conde, un flic mélancolique et désabusé mais resté profondément humaniste. Quoi de mieux pour fouiller les bas-fonds d’une ville aussi pauvre qu’elle est riche de ses recoins sombres, où prospèrent secrets non avouables, vices et crimes. L’écrivain n’hésite pas à nous l’avouer : le policier est bel et bien son double. Bien sûr, on l’avait deviné, notamment dans ce passage de l’un de ses plus beaux romans Vents de carême (2004) : « Tout noircit avec le temps, comme la ville où je marche entre les arcades sales, les décharges pétrifiées les murs écaillés jusqu'à l'os, les bouches d'égout débordant comme des rivières nées au cœur même de l'enfer, et les balcons délabrés soutenus par des étals. En fin de compte, nous nous ressemblons, cette ville qui m'a choisie et moi nous mourrons un peu plus tous les jours d'une mort prématurée et longue faite de petites blessures, de douleurs qui augmentent, de tumeurs qui grossissent… Et quand bien même je voudrais me révolter, cette ville me tient serrée par le cou et me domine avec ces derniers mystères. »
Au bout du livre, Padura et le Conde nous ont convaincus que La Havane n’est pas qu’une ville extraordinaire mais qu’elle défie toutes les fictions. Qu’elle est un grand roman tout simplement, peuplé comme il se doit de fantômes, de masques, de tribus de toutes sortes, et enveloppé de ténèbres. Un grand roman qui, cependant, et c’est toute la mélancolie du livre, cesse peu à peu d’appartenir à celui qui l’écrit. « Aujourd’hui, raconte-t-il, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d'appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d'être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que la Havane est encore ma ville. »
On espère bien sûr qu’il n’en sera jamais ainsi.