Bilal Erdogan, fils du président de la Turquie, pourrait être amené à reprendre le pouvoir.Yasin Akgul/AFP
« Laissez-moi éliminer immédiatement la question facile, je n'ai pas d'objectif de carrière politique… » Le 13 février 2026, lors d’une « rencontre avec la jeunesse » organisée à Konya, en Turquie, Bilal Erdogan a tenté de couper court aux rumeurs qui le voyaient prendre la place de son père septuagénaire, à la tête de l’État depuis vingt-trois ans, et qui conclut en 2028 son troisième et dernier mandat. Depuis plusieurs mois, le cadet du président Recep Tayyip Erdogan bénéficie pourtant d’une exposition médiatique inédite. Faruk Bildirici, un journaliste turc, a recensé 16 articles dans les médias progouvernementaux au sujet d'événements auxquels a participé Bilal Erdogan entre le 1er janvier et le 9 février 2026. Trois seulement faisaient l’objet d’articles sur la même période l’année dernière.
Depuis quelques semaines, Bilal Erdogan est presque quotidiennement mis en avant, à travers les atouts qui ont fait son parcours : diplômé de Harvard d’une maîtrise en politiques publiques, il annonce le 8 janvier l’ouverture d’un projet « 50 bibliothèques en 50 ans » pour soutenir les universités turques. La veille, il inaugure, en tant que président de la Confédération mondiale de l’ethnosport, l’exposition photographique du festival culturel de la discipline traditionnelle. La semaine suivante, l’ancien élève du lycée d’imams de Kartal est photographié en position de prière lors de l’inauguration d’un cours coranique pour les 4-6 ans. Aucune conférence de presse, pouvant potentiellement susciter des questions plus pointues des journalistes, ne vient interrompre cette soudaine exposition. Autant d’éléments « qui donnent l’impression qu’une campagne de promotion est en cours », observe Faruk Bildirici. En novembre dernier, le vice-président du principal parti d’opposition (CHP), Namik Tan, faisait part d’un constat similaire concernant les déplacements diplomatiques de Bilal Erdogan. En février 2025, ce dernier accompagnait son père en Syrie, au Pakistan et en Malaisie. En novembre, il intégrait la délégation turque rendue au Koweït, au Qatar et à Oman. Pas de doutes pour Namik Tan, qui soutient dans les colonnes du journal turc Çumhuriyet qu’il s’agit d’un « effort visant à faire de la Turquie une dynastie de facto ».
« Explique-le moi comme si tu l’expliquais à Bilal... »
Auparavant, son nom et son image étaient surtout associés aux yeux de l’opinion à une affaire de suspicion de corruption le 24 février 2014. Deux journaux turcs avaient révélé la mise sur écoute de plusieurs milliers de personnes, dont Erdogan-père, déclenchant une série d'arrestations et de perquisitions par la police. Dans l’un des enregistrements, Recep Tayyip Erdogan appelle son fils et lui demande de faire disparaître environ 30 millions d’euros dissimulés chez des proches. L’AKP, parti alors et toujours au pouvoir, avait repris la main en menant des purges sans précédent dans la police et la justice, et en faisant voter des lois plus tard décriées par de nombreuses ONG visant à renforcer l’emprise du pouvoir sur le corps judiciaire.
Pour Salim Cevik, chercheur au think tank allemand Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), « ce n’est pas tant la corruption qui a alors marqué l’opinion publique que la manière dont Bilal Erdogan s’est montré complètement incapable de gérer le scandale ». Le contenu des appels, révélé par la suite, dévoile un fils balbutiant, qui demande à son père de lui répéter plusieurs fois des indications simples quitte à agacer clairement le président – un idiome est même apparu en turc après l’affaire, ajoute le chercheur : « Explique-le-moi comme si tu l’expliquais à Bilal... »
La façon « très personnelle » qu’a Recep Tayyip Erdogan de gérer ses relations est un autre enjeu de taille pour tout candidat à la succession, avertit Salim Cevik. Depuis son élection en tant que président en août 2014, et même avant lorsqu’il était Premier ministre, l’ancien maire d’Istanbul a réussi à positionner la Turquie comme un acteur international incontournable. En interne, la Turquie résorbe également une inflation monstre, accentuée par le départ des investisseurs dans le contexte de crispation politique actuel. Un héritage difficile à reprendre en main, notamment pour Bilal Erdogan qui, selon Salim Cevik, « n’a clairement pas les épaules ». Quant à l'aîné de la famille, Ahmet Burak Erdogan, le chercheur précise qu’il est presque absent de la vie publique turque, « personne ne sait où il vit, ni ce qu’il fait. Les rumeurs disent qu’il a des problèmes psychologiques... »
Bilal Erdogan n’est pas le seul nom à circuler dans les discussions, encore discrètes, de la succession du pouvoir. Le ministre des Affaires étrangères en poste depuis 2023, Hakan Fidan, fort de 13 ans d’expérience à la tête des services de renseignements et qualifié de « ma boîte noire » par le président lui-même, « coche toutes les cases », pour Bayram Balci, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris. Un sondage cité par par le média britannique The Economist et réalisé en décembre indique que 33,4 % des Turcs préféreraient M. Fidan comme prochain chef de l’AKP. Bilal Erdogan (14,2 %) n’arrive que troisième sur les quatre figures désignées comme candidats potentiels, derrière Suleyman Soylu, ancien ministre de l’Intérieur (32,5 %), et devant Selcuk Bayraktar, gendre du président et visage de l’armement technologique en Turquie (12,9 %).
Mais la récente exposition médiatique du fils du président, à laquelle s’ajoute une spectaculaire mise en avant le 1er janvier à Istanbul, a de quoi faire bouger les lignes. Ce jour-là, lors d’une manifestation de soutien aux habitants de Gaza sur l’emblématique pont de Galata, Bilal Erdogan menait la foule sous les objectifs des caméras profitant de la circonstance pour tester sa popularité. « Ses liens étroits avec les groupes islamiques sont un atout pour obtenir le soutien du public » explique d’ailleurs le média Bloomberg, qui a interrogé des responsables anonymes de la bureaucratie civile. En interne, le dauphin présumé est étroitement impliqué dans la sélection des hauts fonctionnaires de l’AKP et du gouvernement. « Être l’un de ses amis, c’est bénéficier d’une porte d’entrée vers le pouvoir », explique Salim Cevik. Bilal Erdogan est par ailleurs très proche d’une large association étudiante conservatrice, la Tügva, dont il pourra compter sur le soutien des quelque 300 000 membres le moment venu.
« C’est le président Erdogan qui décidera de la suite »
« Qu’importe », explique Salim Cevik, « c’est le président Erdogan qui décidera de la suite. Les pressions actuelles visent à garantir qu’au moment venu, Bilal gagnera (les élections, NDLR) ». La répression du principal parti d’opposition, y compris l’incarcération de l’ancien dirigeant du CHP et maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, pour corruption, ne constitue « qu’une des manières qu’a le président de sécuriser son héritage », souligne le chercheur. L’arrestation pour usage de stupéfiants de l’un des animateurs les plus influents du pouvoir, Mehmet Akif Ersoy, présentateur de la populaire chaîne Haberturk TV et connu pour ses liens avec Hakan Fidan, constitue « une tentative d’affaiblir les alternatives » indique le chercheur du SWP. Le bureau du président Erdogan n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
« Le passage au vote reste obligatoire pour désigner la nouvelle direction du pays dans un pays qui valorise toujours grandement les élections », rappelle Bayram Balci, en soulignant que son image de « fils à papa, bien né » pourrait peser contre lui. Dans ce contexte, l’homme fort de Turquie pourrait tenter de jouer la montre, Salim Cevik se dit ainsi « certain qu’il se représentera une nouvelle fois », évoquant le scénario d’une faille juridique qui lui permettrait de se représenter en organisant des élections anticipées, avant mai 2028. Dans cette hypothèse, il aurait ainsi « plus de temps pour dorer l’image de son fils, en lui confiant un poste au sein du gouvernement », abonde Bayram Balci.



