Cette année encore, le ramadan et le carême se frôlent dans le calendrier. Certains y verront un simple hasard astronomique ; d’autres, un clin d’œil symbolique au « vivre-ensemble ». Mais pour qui accepte d’aller au-delà de la formule convenue, cette simultanéité est un événement politique et spirituel. Elle nous oblige à penser autrement le rapport entre foi, identité et responsabilité.
Nous vivons dans une région et dans un monde où les appartenances religieuses ont été transformées en frontières politiques. La confession est devenue un drapeau, parfois une tranchée. Dans ce contexte, voir deux grandes traditions monothéistes entrer ensemble dans un temps de jeûne n’est pas anodin. C’est un rappel silencieux à l’unité et non à la division.
Je crois en un Dieu unique, source de toute vie et de toute justice. Mais je refuse de croire que ce Dieu puisse être enfermé dans une langue, un territoire ou une époque. L’histoire religieuse de l’humanité est traversée par une pluralité de révélations, de prophètes, de médiations. Comme l’écrivait Paul Ricœur, « le symbole donne à penser » : la diversité des traditions n’est pas une menace pour l’unicité divine, elle en est peut-être l’écho.
Reconnaître Mohammad comme prophète, porteur d’un appel radical à l’unicité de Dieu et à la responsabilité morale, tout en s’adressant au Christ dans l’amour universel et l’intimité d’une prière confiante, n’est pas une contradiction. C’est un refus d’assigner la foi à une identité close. La prière, au fond, n’est pas un acte d’alignement communautaire ; elle est un mouvement intérieur. Elle est cette parole silencieuse par laquelle l’être humain se découvre vulnérable, dépendant, responsable.
Le jeûne, lui, révèle avec force ce socle commun. Dans l’islam comme dans le christianisme, il ne s’agit pas seulement de se priver de nourriture. Il s’agit de désarmer le désir. De rappeler au corps qu’il n’est pas souverain. De rappeler à l’individu qu’il n’est pas autosuffisant. Dans une civilisation dominée par l’immédiateté, la consommation et la performance, jeûner devient un acte presque subversif. Une résistance à la dictature du « tout, tout de suite ».
Mais cette ascèse ne peut rester intime. Une foi qui ne se traduit pas en responsabilité sociale est incomplète. La zakat, l’aumône, la charité ne sont pas des accessoires moraux : elles sont constitutives de la relation à Dieu. Donner n’est pas un supplément de bonté ; c’est reconnaître que la justice divine appelle une justice humaine. Emmanuel Levinas rappelait que la relation à Dieu passe par le visage de l’autre. Il n’y a pas de transcendance authentique sans responsabilité concrète.
Malheureusement, notre époque semble préférer la religion comme instrument identitaire. On s’y définit contre l’autre plutôt qu’en réponse à lui. Les frontières confessionnelles se durcissent. L’unité est suspecte, comme si elle signifiait dilution ou trahison. Or l’unité véritable n’est pas uniformité. Elle ne suppose ni fusion des dogmes ni effacement des désaccords théologiques. Elle commence là où l’on accepte que l’autre croit autrement sans être perçu comme une menace.
Cette maturité spirituelle est rare. Elle exige de tenir ensemble deux fidélités : fidélité à sa conscience et respect irréductible de la conscience d’autrui. Elle suppose de comprendre que la différence n’est pas un danger mais une donnée irréductible de l’histoire humaine. Les lieux saints pourraient nous enseigner cette leçon. Chargés de prières, de récits et de blessures, ils témoignent moins d’une propriété exclusive que d’une mémoire partagée. On n’entre pas dans un lieu sacré pour s’approprier une vérité ; on y entre avec humilité, comme on entre dans une histoire qui nous dépasse.
Il faut aussi le reconnaître : les institutions religieuses ont besoin de cadres, de dogmes, de frontières claires. C’est leur logique historique. Mais la foi vécue déborde souvent ces contours. Elle habite les interstices, les consciences inquiètes, les parcours qui refusent les simplifications. Cette foi-là n’est pas relativiste ; elle est exigeante. Elle oblige à penser, à discerner, à dialoguer.
Alors que signifient, pour moi, le ramadan et le carême qui se répondent presque jour pour jour ? Ils signifient que le sacré n’est pas destiné à organiser des camps. Ils signifient que la retenue, le silence, le partage et la justice peuvent devenir des ponts plutôt que des murs. Ils rappellent que l’humanité est vulnérable, limitée, dépendante et donc appelée à la solidarité.
Dans des sociétés fragmentées par la peur et la méfiance, croire ne devrait pas consister à choisir un camp. Croire, c’est répondre à un appel intérieur qui engage la responsabilité envers autrui. C’est reconnaître que l’unité la plus urgente n’est pas institutionnelle ni politique : elle est éthique.
Et moi, au croisement de ces deux chemins, je choisis de croire sans murs et de jeûner sans frontières. Entre Dieu, le ramadan et le carême, je cherche simplement à devenir plus juste, plus humble… et un peu plus humaine.
Que ce double temps de jeûne nous apprenne surtout à aimer sans peur et à espérer sans frontières.
Ramadan karim, bon carême.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve