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Culture - Archéologie

Orthosia, la cité antique enfouie sous Nahr el-Bared : retour sur une mémoire scellée

Découverte en 2009 dans le nord du Liban, une ville disparue surgit brièvement avant d’être recouverte. Son réenfouissement rapide continue d’alimenter interrogations et controverses.

Orthosia, la cité antique enfouie sous Nahr el-Bared : retour sur une mémoire scellée

Sous les décombres du camp détruit de Nahr el-Bared au Liban-Nord, des traces inattendues ressurgissent. Photo tirée du site hadjithomasjoreige.com

Certains patrimoines disparaissent sans bruit. Ils s’effacent sous l’effet de l’urbanisation, de l’abandon ou de destructions volontaires. Ces dernières relèvent parfois d’une stratégie assumée d’éradication des mémoires – comme celle menée par Israël au Liban-Sud et à Gaza. Mais l’invisibilité peut aussi résulter d’un arbitrage social et politique, d’un choix dicté par l’urgence.

C’est le cas de la cité antique d’Orthosia (ou Ortosias), dont la « vertigineuse histoire » a été évoquée au musée Sursock dans le cadre de l’exposition Remembering the Light, présentée du 9 mai au 7 septembre 2025. L’installation, signée par les artistes et cinéastes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige – en collaboration avec l’archéologue Hadi Choueri, ainsi que Maissa Maatouk et Karim Chaya – revenait sur une découverte spectaculaire et sur son effacement presque immédiat.

L’histoire a récemment refait surface au-delà des cercles artistiques. Un documentaire diffusé par BBC News Arabic a remis en lumière les événements de 2009, suscitant de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Indignation, interrogations, accusations hâtives : le débat s’est enflammé autour d’une question sensible – le Liban a-t-il sacrifié un trésor archéologique ?

Rappelons les faits.

En 2007, le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, dans le nord du Liban, est en grande partie détruit à la suite de violents affrontements entre l’armée libanaise et le groupe Fateh el-Islam. Deux ans plus tard, lors des opérations de déblaiement et de déminage, des vestiges antiques surgissent de la terre. Des stylobates ornés de moulures apparaissent – le stylobate étant la base sur laquelle reposent les colonnes d’un temple. Bientôt, des colonnes de granit et les restes d’un édifice monumental sont mis au jour.

Alertée, la Direction générale des Antiquités mène des fouilles sur une parcelle du site. Les indices convergent : il pourrait s’agir du tell d’Ortosias, cité hellénistique ensuite occupée par les Romains et les Byzantins, mentionnée par Strabon, Ptolémée et d’autres sources antiques.

Mais la reconstruction du camp ne peut être gelée. Des milliers de réfugiés attendent de regagner leurs habitations. Par décision du gouvernement de Fouad Siniora, les fouilles sont interrompues. Le site est protégé par un remblai d’environ un mètre, puis scellé sous une dalle de béton. Orthosia est réenfouie – non détruite, mais mise en attente, préservée pour d’éventuelles recherches futures.

Une monnaie d’Orthosia représentant le temple d’Astarté et la déesse elle-même debout. Photo Wikicommons
Une monnaie d’Orthosia représentant le temple d’Astarté et la déesse elle-même debout. Photo Wikicommons

Selon l’historienne et archéologue Nina Jidéjian, fervente défenseure du patrimoine disparue en 2020, Orthosia constituait un centre religieux majeur de la Phénicie du Nord. On y pratiquait le culte de la triade héliopolitaine, attirant pèlerins et marchands de tout le bassin méditerranéen. Place forte maritime dès l’époque hellénistique – mentionnée dans les livres des Maccabées –, la cité frappait à l’époque romaine ses propres monnaies en bronze. Certaines représentent l’empereur Élagabale, d’autres la déesse Astarté sur la proue d’un navire, témoignant d’une économie florissante.

Au Ve siècle, rappelle l’historienne Ray Jabre-Mouawad, Ortosias devient le siège d’un évêché grec relevant du métropolite de Tyr et du patriarcat d’Antioche. Jean Rufus évoque l’exil de Pierre l’Ibère, figure de la résistance miaphysite face au concile de Chalcédoine, réfugié en 491 dans cette « bourgade peu peuplée, dotée d’un grand réservoir alimenté par les sources du Mont-Liban ». Il y décrit une église et un martyrium dédiés aux saints Serge et Bacchus, dont les reliques faisaient l’objet d’une profonde dévotion.

À l’époque des croisades, la cité perd son autonomie religieuse : son siège épiscopal est intégré au diocèse latin de Tripoli, et son église passe aux mains du clergé franc. Puis, en 1289, la prise de Tripoli par le sultan mamelouk Qalawun marque un tournant radical dans la région. Toute trace d’Ortosias disparaît.

Jusqu’à ce qu’elle ressurgisse, brièvement, d’un sol meurtri, avant d’y retourner, scellée sous le béton.

C’est cette tension – entre mémoire antique et urgence contemporaine – que l’exposition du musée Sursock et le documentaire de la BBC ont ravivée. Au Liban, l’histoire n’est jamais simplement enfouie : elle demeure, toujours, un champ de forces.

Certains patrimoines disparaissent sans bruit. Ils s’effacent sous l’effet de l’urbanisation, de l’abandon ou de destructions volontaires. Ces dernières relèvent parfois d’une stratégie assumée d’éradication des mémoires – comme celle menée par Israël au Liban-Sud et à Gaza. Mais l’invisibilité peut aussi résulter d’un arbitrage social et politique, d’un choix dicté par l’urgence.C’est le cas de la cité antique d’Orthosia (ou Ortosias), dont la « vertigineuse histoire » a été évoquée au musée Sursock dans le cadre de l’exposition Remembering the Light, présentée du 9 mai au 7 septembre 2025. L’installation, signée par les artistes et cinéastes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige – en collaboration avec l’archéologue Hadi Choueri, ainsi que Maissa Maatouk et Karim Chaya –...
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